Alfred Müller-Armack et cette pure merveille qu’il veut voir dans la « Carta del Lavoro » de l’Italie fasciste…

Une fois mis en place l’État autoritaire tel qu’Alfred Müller-Armack pouvait l’avoir sous les yeux en 1933 dans une Allemagne qui était désormais dirigée par Adolf Hitler, comment allait donc se situer l’économie ? Voici sa réponse :
« L’ordre économique reçoit son contenu à travers la nouvelle idée de l’État. Celle-ci est elle-même dynamique, c’est un militantisme historique engagé dans l’idée du peuple. L’État, qui est à nouveau institué comme le façonneur conscient et le plus complet du développement du peuple, dirige le développement économique sur une voie définie en établissant un ordre économique. » (Idem, page 40)

De l’ « économie », nous avons donc subrepticement glissé vers un « ordre économique » qui est déjà présent par deux fois, au début et à la fin, de ce petit paragraphe. L’économie ne sera donc surtout pas celle du « laisser faire, laisser passer »… Mieux : elle déterminera un « ordre » étendu à l’ensemble de la société, ou peut-être plus précisément à l’ensemble d’un « peuple » dont l’ « idée » qu’il sera chargé d’incarner, au prix de son sang parfois, sera créée, formulée et mise en œuvre par… le Führer, conducteur irrationnel atteignant à l’éthique par le biais du… fait accompli…

Si ça marche, ça marche… Sinon… Nous verrons bien…

L’État autoritaire devient ainsi un aventurier qui emporte tel ou tel peuple dans une aventure potentiellement planétaire… L’économie, qui ne peut que lui être très fermement liée et soumise doit, elle aussi, répondre à une vraie dynamique… du cœur sous les impulsions venues, à travers l’État, de son homme providentiel :
« L’ordre économique reçoit sa direction de la nécessité de l’exécution vivante du développement national. » (Idem, page 42)

Disons-le autrement :
« L’État et l’économie ne sont plus perçus à l’image de secteurs qui se limitent mutuellement, mais à celle d’une commune exaltation. » (Idem, page 42)

Le peuple s’y trouve rassemblé… Et le rêve de son maître ne va pas tarder à l’emporter dans la direction, sans doute, de l’inaccessible étoile… ainsi que Napoléon Bonaparte l’avait fait avec la France un peu plus d’un siècle plus tôt… en imaginant que la Banque de France (créé en 1801) pourrait répondre à tout, ou presque tout… Quant à l’Allemagne, elle disposait de la Reichsbank dont Hitler venait d’offrir la présidence, le 17 mars 1933, à Djalmar Schacht, le créateur, en 1923, du Rentenmark

Cette exaltation – économique – ne doit surtout pas manquer d’apparaître : s’il le faut, on saura lui mettre l’épée dans les reins :
« Il s’agit, en second lieu, de l’engagement de l’État fort envers l’économie : la diriger, promouvoir ses forces, afin, en dernière analyse, de libérer l’énergie inhérente au peuple et de déclencher un nouveau mouvement vers l’État. » (Idem, pages 42-43)

De gré ou de force, il faudra aimer l’État autoritaire, et lui donner avec enthousiasme le meilleur de soi… puisque tous les autres (?) le font… joyeusement… sous peine de porter préjudice à une petite merveille, puisque…
« Cet ordre économique veut initier un processus vivant. » (Idem, page 43)

Et justement, même s’il ne s’agit encore que d’un cas unique, c’est ce qui paraît se déployer ailleurs, en 1933, et avec bonheur, depuis quelques années déjà…
« Le lien élémentaire entre l’ordre économique et l’idée d’État dans le nouvel empire apparaît le plus clairement lorsque la volonté d’une nouvelle forme de vie politique s’exprime dans une loi fondamentale scellée solennellement. La « Carta del Lavoro » du 21 avril 1927, avec laquelle l’Italie a conclu la première période de construction fasciste, est pour l’instant le seul exemple d’un nouveau type de constitution. La constitution politique a été remplacée par la constitution économique et du travail en tant que loi basée sur l’État. » (page 44)

Cette mue apparaît, à l’ami Müller-Armack, comme un phénomène tout à fait déterminant :
« Ainsi, le concept de constitution prend un nouveau sens. La Constitution n’est plus la forme imposée à l’État dans le but de lier et de restreindre les pouvoirs qui le dominent ; elle est plutôt la déclaration de croyance en un certain mode de vie, exprimée et garantie par l’État lui-même dans une décision libre. » (page 46)  

Le peuple travailleur doit, au titre d’un enthousiasme national sans faille, se jeter dans les bras de la structure qui incarne la volonté du maître ès-aventures… et qui lui propose un contrat moral sans pareil :
« La Charte italienne du travail est la première déclaration positive de ce type d’État. » (page 46)

D’une certaine façon, l’État fasciste se trouve déjà en germe dans la Charte elle-même… tandis que celle-ci exprime tout autant le travail que l’entreprise… désormais indissolublement liés à l’intérieur de la constitution puisque…
« Cette constitution économique n’a pas seulement pour tâche de donner des normes à la vie économique ; son but le plus immédiat est de constitutionnaliser l’État à partir de la forme d’organisation économique. » (page 46)

Voilà donc un État qui a su « gober » la lutte des classes… Elle n’a désormais plus aucune chance d’en ressortir vivante, puisque l’État ainsi constitutionnalisé…
« doit être formé de telle sorte que la vie économique, qui a jusqu’à présent cherché à se soustraire à cette tâche dans le libéralisme, participe également à la grande tâche de former et de confirmer constamment l’État de l’intérieur ». (page 46)

Cependant, ne nous trompons, dans l’estomac de cet État-là, il n’y a pas que l’économie… qui n’est finalement qu’un petit supplément. En effet…
« Outre la formation directe du pouvoir d’État par l’appareil militaire et civil et le parti porteur de l’État, l’ordre économique est désormais également appelé à assurer la cohésion, l’intégration de l’État. » (page 46)

Tiens !… Et si nous allions voir de près cette fameuse Charte du travail à la sauce fasciste…

Michel J. Cuny

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