Comment et par qui les clefs de la grandeur de l’Union soviétique ont été perdues…

Prenons tout d’abord l’avis d’un expert… Mikhaïl Gorbatchev qui n’hésite pas à écrire ceci dans ses Mémoires
« Puis on en vint à  la réévaluation de Lénine lui-même, de l’idéologie marxiste et des principes du socialisme. Tout cela finit dans la superficialité et le sensationnalisme. Les événements du passé – souvent présentés sans analyse sérieuse, sans examen de toute la complexité et du caractère contradictoire des processus historiques – étaient, certes, dégagés des oripeaux de mensonge et de démagogie qui les emmaillotaient, mais les idées toutes faites et le ressentiment contribuaient de plus en plus à remplacer les mythes « rouges » par des mythes « blancs », et à dénier tout contenu positif à la Révolution. » (Mikhaïl Gorbatchev, Mémoires, Éditions du Rocher 1997, page 276.)

Et si nous en restons à l’un des domaines que la petite bourgeoisie réputée « intellectuelle » considère comme sa chasse gardée, voici ce qu’en dit le prince de la glasnost :
« Après avoir expulsé les anciens et occupé leurs prestigieux fauteuils, les radicaux furent incapables de générer une production artistique un tant soit peu valable, ni même d’installer un climat normal propice à la création. » (Idem, page 279.)

Quant aux effets globaux du surgissement éhonté des intérêts petits-bourgeois dans la hiérarchie des valeurs de l’ensemble soviétique, Alexis Berelowitch en dresse un bilan plutôt accablant :
« Il va en découler une montée de la corruption, de la prééminence de la loyauté personnelle et, en général, du lien personnel sur le public, la tendance d’une grande partie des fonctionnaires à considérer leur emploi dans l’appareil d’État plus comme une « charge » qu’il faut faire fructifier que comme un travail au service de la population. » (in Gilles Favarel-Garrigues et Kathy Rousselet, op. cit., page 79.)

Au lieu de la « transparence » que proclamait justement la « glasnost »…
« Une hiérarchie occulte se met progressivement en place où l’accès à des biens et services rares de par son emploi (et donc la possibilité de les utiliser comme moyen d’échange contre d’autres biens) devient aussi important que le poste lui-même […]. » (Idem, page 79.)

Le ver s’est même glissé à l’intérieur du fruit qui, depuis Lénine et la scission de 1907 entre bolchéviks et mencheviks, était porteur de l’avenir du prolétariat mondial…
« Adhérer au parti communiste, militer sous quelque forme que ce soit deviennent des signes de carriérisme, pour ne pas dire de servilité. » (Idem, page 81.)

Et c’est tout à coup le voile qui se déchire devant ce qu’avait été la réalité même de la prétendue dissidence et de l’un de ses instruments privilégiés, l’« écrit clandestin » :
« La samizdat ne diffusait pas en priorité, comme on le croit trop souvent, des écrits dissidents, mais des manuels de yoga, des recettes de cure d’amaigrissement ou des livres sur le bouddhisme ; les ouvrages sérieux se mêlaient aux élucubrations sur les propriétés mystiques du triangle des Bermudes, sans oublier, bien évidemment, les ovnis et les extraterrestres, créateurs de la civilisation égyptienne. » (Idem, page 84.)

Voici, alors, comment tout cela allait être balayé très vite par la réalité elle-même :
« La fin des illusions dans les années 1990 sera rude et déconsidérera définitivement les intellectuels réformateurs aux yeux de la population. » (Idem, page 85.)

À l’inverse, d’où vient que le même Alexis Berelowitch ait pu souligner si fortement la « solidité du système » telle qu’elle peut s’évaluer « au nombre d’années qu’il a mis à se décomposer après avoir atteint son apogée », c’est-à-dire les trente-huit années qui séparent 1953 de 1991 ? Faut-il penser que la première période, celle du renforcement permanent (1917-1953) où l’on aura vu s’activer, tour à tour, Vladimir Ilitch Lénine (décédé le 21 janvier 1924) puis Joseph Staline (décédé le 5 mars 1953), n’aura été que celle d’un totalitarisme tout simplement assimilable au pire des satanismes ?

Mais, à ce « totalitarisme » pour amateur de contes de fées, peut-être ne faudrait-il pas hésiter à opposer ce que Lénine a vu, lui-même… dès après la Révolution d’Octobre, et dans une circonstance où il n’était pas seul puisqu’il partage son étonnement rétrospectif, en ce 28 février 1921, avec l’Assemblée plénière du soviet des députés ouvriers et paysans de Moscou :
« Dans certains cas, la révolution frise le miracle. Si quelqu’un nous avait dit en 1917 que nous soutiendrions pendant trois ans une guerre contre le monde entier, qu’à la suite de la guerre, 2 millions de propriétaires fonciers et de capitalistes russes avec leurs enfants se retrouveraient à l’étranger et que nous remporterions la victoire, aucun de nous ne l’aurait cru. » (Vladimir Ilitch Lénine, Œuvres, tome 32, Éditions sociales 1962, page 159.)

Et d’y insister :
« Un miracle s’est produit ; une telle force a jailli des ouvriers et des paysans pour repousser l’invasion des propriétaires fonciers et des capitalistes que même le capitalisme s’est trouvé en danger. Et c’est justement ce miracle qui nous a fait perdre l’habitude de prévoir pour longtemps à l’avance. » (Idem, page 160.)

Mais encore s’agit-il là d’un miracle que cet éminent spécialiste de l’analyse marxiste ne s’était pas fait faute d’expliquer très concrètement, un an plus tôt, à l’occasion du IXème Congrès du Parti communiste (bolchévik) de Russie (29 mars – 5 avril 1920) :
« C’est uniquement parce que le parti veillait au grain, était rigoureusement discipliné, et que son autorité unissait toutes les institutions et toutes les administrations, parce que des dizaines, des centaines, des milliers et, en fin de compte, des millions d’hommes obéissaient comme un seul au mot d’ordre du Comité central, c’est uniquement parce que d’immenses sacrifices ont été consentis que le miracle qui s’est produit a pu se produire. » (Vladimir Ilitch Lénine, Œuvres, tome 30, etc., page 458.)

Encore cette avant-garde était-elle loin de suffire…
« Et il fallait pour cela que notre parti et la classe qui exerce la dictature, la classe ouvrière, fussent les facteurs de l’union de millions et de millions de travailleurs en Russie et dans le monde entier. » (Idem, pages 458-459.)

Le totalitarisme ?… Mais bien sûr… s’il s’agit de mettre un terme à l’exploitation, à toute exploitation de l’être humain par l’être humain :
« La contrainte suscite l’indignation, les cris, les clameurs, les lamentations de la démocratie bourgeoise qui va répétant les mots de « liberté » et d’« égalité » sans comprendre que la liberté du capital est un crime contre les ouvriers, que l’égalité du rassasié et de l’affamé est un crime contre les travailleurs. » (Idem, page 466.)

Michel J. Cuny


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