Une recherche fondée sur la méthode de la roulette russe

Pourquoi le développement préclinique doit-il être le métier de l’industrie pharmaceutique seule ? Parce que c’est le temps du grand frisson. C’est ce que vont nous indiquer les professeurs Even et Debré.

Rappelons tout d’abord que, grâce à eux, nous savons déjà qu’il s’agit d’une étape coûteuse et généralement longue de quelques années. Mais ils ne nous ont pas encore dit l’essentiel de ce qui les conduit à vouloir maintenir cette partie de la recherche et développement sous le contrôle exclusif du secteur privé. Ils y viennent ici : (page 90)
« Et c’est une étape, où l’industrie connaît beaucoup d’échecs, avec des molécules qui ne tiennent pas leurs promesses et des toxicités inattendues qui conduisent à l’abandon précoce de 9/10èmes des molécules essayées. »

Ces molécules ne tiennent pas les promesses, qui paraissaient d’abord contenues en elles, de pouvoir servir au traitement de telle ou telle affection : mais l’essentiel n’est pas dans ce rapport à la maladie. Poursuivons le raisonnement que nous proposent MM. Even et Debré : (page 90)
« Plus les limites des molécules se manifestent tardivement, parfois après des années d’effort, plus l’industrie y perd d’argent. »

En lui réservant le privilège d’affronter seule ces désagréments, les auteurs voudraient-ils faire payer à l’industrie pharmaceutique l’essentiel des risques financiers que les aléas de santé contraignent l’humanité à courir ? Deviendrait-elle ainsi un service public à elle seule, à l’image des sapeurs-pompiers qui peuvent avoir à affronter les pires situations sans que leur rémunération s’en trouve le moins du monde augmentée ? Pour finir, ses fonds propres seraient-ils la caisse de secours du traitement des malheurs sanitaires du monde entier ?

Nous pressentons que nous n’allons pas tarder à devoir aborder un virage en épingle à cheveu. Effectivement le voici : (page 90)
« Plus elle s’entête à espérer, plus les pertes s’accumulent, non seulement directes, mais aussi indirectes pour son image, que les analystes financiers et les agences de notation, Fitch par exemple, suivent de près, entraînant parfois des chutes spectaculaires de leur valeur boursière, lorsqu’une molécule à l’essai est abandonnée ou même simplement suspecte de pouvoir l’être. »

Gains, pertes, sur des valeurs estimées… Voici donc la belle et bon-ne économie du risque… Celle qui a fait la fortune de Voltaire, par exemple, par la grâce de produits à risque tels que les titres de la dette publique, la traite des Noir(e)s ou encore les guerres européennes… dont les lectrices et lecteurs de l’ouvrage « Voltaire – L’or au prix du sang » (accessible ici) savent très bien en quoi la jouissance qu’ils ont procurée au patriarche de Ferney s’étale d’une page à l’autre de sa Correspondance, parce qu’elle se nourrit à n’en plus finir du malheur, de la souffrance, du sang, mais – aussi et surtout – du travail des autres…

Revenons à cette recherche préclinique dont on aurait pu croire qu’elle ne devrait rien avoir à faire avec les jeux du casino dont les professeurs Even et Debré nous ouvrent tout à coup la grande porte : (page 91)
« Abandonner un et, a fortiori, plusieurs projets est une décision toujours lourde de conséquences. »

Pour l’humanité en son entier, qui découvre l’échec de celles et ceux qu’elle rémunère pour se battre sur le front de ce qu’elle a de plus terrible à affronter ?

Voyons cela : (page 91)
« Dilemme : l’arrêt de certains projets peut conduire à la faillite et à l’obligation de se laisser racheter par une autre firme, mais, à l’inverse, leur poursuite contre toute logique peut avoir les effets les plus délétères et l’échec d’une molécule après quelques mois de commercialisation est plus redoutable encore. »

Mais bien sûr ! C’est en réalité pour alimenter l’économie du risque, qu’il faut réserver au secteur privé cette mise sous tension spéculative des molécules entrées dans le circuit de la recherche et développement. Dès que possible, on doit donc, d’abord à travers quelques fuites bien organisées, puis par une communication qui va peu à peu s’étendre jusqu’à devenir une sorte rumeur publique, faire savoir que tel ou tel produit en cours de gestation va venir, dans un temps plus ou moins lointain, bouleverser le champ de telle ou telle affection, et faire exploser les records de vente.

Pour finir, laissons un de ces analystes financiers dont MM. Even et Debré ont précédemment signalé l’influence nous jouer le petit jeu de l’actualité boursière du 3 décembre 2012, par exemple :
« (Boursier.com) — Berenberg a abaissé de « acheter » à « conserver » sa recommandation sur Sanofi, après le beau parcours du titre cette année et des perspectives de court terme moins porteuses. L’analyste a malgré tout relevé de 71 à 76 euros son objectif de cours. Notre stratégie d’investissement consistant à jouer le rebond après les efforts fournis par le laboratoire pour contourner la problématique de la fin du brevet Plavix a largement porté ses fruits, explique en substance le courtier, qui note que l’action n’est plus le titre mal valorisé qu’il était auparavant, et qu’elle se traite même sur des multiples supérieurs à ceux d’AstraZeneca, GSK et autres Bayer et Novartis.
Nous estimons que la valorisation requiert désormais davantage de conviction sur le portefeuille de développement, alors que Sanofi se trouve dans une période sur laquelle nous avons quelques réserves, explique Berenberg, notamment concernant Aubagio et Lyxumia, dont les performances ne semblent pas suffisantes pour les différencier clairement de la concurrence déjà en place. »

C’est donc à cette très belle gymnastique spéculative que MM. Even et Debré nous recommandent d’accrocher nos soucis de santé… Tant il est vrai que les hausses exercent sur ceux qui spéculent à la hausse un très fort effet placebo, ce que ne manquent pas de faire les baisses pour ceux qui spéculent à la baisse.

Michel J. Cuny


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