La confrontation Est-Ouest telle que Mikhaïl Gorbatchev a cru la mettre dans sa poche

Nous avions constaté, grâce au témoignage de Mikhaïl Gorbatchev lui-même, que le lien avec l’étranger avait eu une importance très marquée dans la naissance de la perestroïka et de la glasnost… et que celles-ci reposaient sur une haine très marquée pour l’ensemble du soviétisme…

Le paradis paraissait se trouver à l’Ouest… Il allait falloir trouver le moyen d’entrer en synergie avec celui-ci.

Cependant, du point de vue de la politique intérieure à l’Union soviétique du temps de Leonid Brejnev – seule sphère alors accessible à Mikhaïl Gorbatchev -, quels traits spécifiques du comportement politique de celui-ci avaient pu lui valoir de faire peu à peu converger sur lui les regards de l’intelligentsia et de tous ceux qui avaient eu maille à partir avec le système soviétique, c’est-à-dire avec l’État ouvrier et paysan ?

Nous le retrouvons en discussion, à l’automne 1977, avec Fiodor Koulakov, grand spécialiste des affaires agricoles, secrétaire du Comité Central, membre du Conseil des ministres de l’URSS qui ne cessera pas de le faire monter en grade. C’est Gorbatchev lui-même qui pose cette question à propos justement du secteur de l’agriculture :
« Sur quels critères accordons-nous des crédits ? disais-je. » (Gorbatchev, page 22)

Pour sa part, voici quel était le constat qu’il avait fait, et la conclusion qu’il pensait pouvoir en tirer :
« Au lieu de placer le paysan, le kolkhoze, devant l’alternative : gagner sa vie ou faire faillite, on a institué une rémunération garantie qui nivelle tout le monde. Le monde rural est privé de toute incitation au travail. » (Gorbatchev, page 22)

Pour lui, l’attribution des crédits venait donc couvrir le laisser-aller de la main-d’œuvre agricole… Cela lui paraît intolérable :
« […] combien de temps encore pourra-t-on « prendre des mesures », « sauver », « lutter » pour la récolte, pour le bétail ? » (Gorbatchev, page 22)

En face de ce discours qui, sans doute, est assez nouveau pour lui à ce niveau de responsabilité…
« Koulakov eut une réaction courroucée. » (Gorbatchev, page 23)

Le contestataire n’ignore pas qu’à travers son mentor, il se place en contradiction totale avec toute une partie de l’histoire de l’agriculture soviétique. Il l’écrit lui-même :
« […] aussi bien dans la région de Stavropol qu’il avait dirigée avant moi que dans les fonctions de secrétaire du CC pour l’agriculture, il avait défendu les ruraux bec et ongles, se battant pour obtenir tracteurs, moissonneuses-batteuses, camions, pièces de rechange, engrais. » (Gorbatchev, page 23)

Ici, Mikhaïl Gorbatchev se donne le beau rôle en interprétant à sa façon la proposition qui lui est alors faite :
« – Tu devrais coucher par écrit tout ce que tu m’as dit, me suggéra Koulakov, avec un petit sourire.
Il était sûr que je refuserais. » (Gorbatchev, page 23)

Quoi qu’il en soit, le document à naître allait peser de tout son poids dans la suite de la carrière du protégé de Fiodor Koulakov qui devait lui-même décéder quelques mois plus tard (17 juillet 1978) :
« Je me mis sérieusement au travail. Le mémo faisait soixante-douze pages. J’y mis la dernière main à trois heures du matin le 31 décembre 1977 et l’envoyai immédiatement. » (Gorbatchev, page 23)

Cependant, toujours en vie, Koulakov s’associe à une dernière initiative qui montre bien à quelle problématique politique il avait fini par se rallier pour le meilleur et pour le pire :
« […] nous fîmes parvenir au CC [Comité central du PCUS] une version abrégée du texte dont les thèses principales demeuraient inchangées. Il fut diffusé sous cette forme parmi les membres de la commission du Politburo. Le plénum de juillet [1978] reste gravé dans mon souvenir. » (Gorbatchev, page 24)

C’est juste le moment où Koulakov meurt. Mais ce n’est pas ce qui retient l’attention de Gorbatchev au moment où il nous fait ce récit qui le conduit à préciser la structure de pouvoir dans laquelle le voici soudain introduit :
« Dans la structure du CC, le secrétaire à l’Agriculture occupait un poste clé grâce aux relations permanentes qu’il était obligé d’entretenir avec les responsables de l’ensemble du pays : les premiers secrétaires des CC des républiques, des kraïkoms [comité du parti pour un territoire] et des obkoms [comité du parti pour une région]. Or, le corps des premiers secrétaires constituait à la fois la chasse gardée du secrétaire général et le pilier de son pouvoir. En conséquence, le dernier mot pour le choix du candidat revenait à Brejnev. » (Gorbatchev, page 25)

Voici la suite :
« La séance plénière du Comité central – le plénum – commença à dix heures du matin dans la salle Sverdlov du Kremlin. » (Gorbatchev, page 31)

Et la conclusion :
« Brejnev proposa d’élire le secrétaire du CC à l’Agriculture, prononça mon nom et dit quelques mots à mon sujet. Je me levai. Pas de questions. Le vote se fit à l’unanimité, paisiblement, sans passion. » (Gorbatchev, page 31)

L’agriculture soviétique savait maintenant ce qui l’attendait…

Mais nous n’allons pas quitter Mikhaïl Gorbatchev sur cette question-là avant qu’il n’ait effectué, en mai 1983, le voyage de sept jours – nous a-t-il dit – qu’il a effectué au Canada où l’attendait l’ambassadeur d’URSS (depuis 10 ans), Alexandre Yakovlev, le « vrai père », selon Andreï Gratchev, de la perestoïka

À nouveau, nous lui cédons la parole :
« C’est ainsi que vous avons visité une exploitation de plus de 2.000 hectares : un troupeau de vaches où chaque laitière donnait en moyenne 4.700 litres de lait par an, des matériels variés, des silos en aluminium, deux maisons d’habitations, des voitures. De toute évidence, c’était un gros fermier.
– Combien avez-vous d’ouvriers agricoles ? lui demandai-je.
– Deux ou trois en permanence et des saisonniers.
Avant de partir, je lui posai une dernière question, la plus importante :
– Dites-moi, l’année terminée, quel est votre bilan ?
Le fermier regarda son ministre comme pour lui demander s’il devait répondre. Mais Whelan éclata de rire :
– Dites la vérité.
– Eh bien, je dois dire que sans les subventions et les crédits, je ne m’en sortirai pas. » (Gorbatchev, pages 198-199)

Ainsi, même dans le paradis occidental, l’agriculture avait besoin de subventions… Gorbatchev n’en revient manifestement pas :
«  – Comment se fait-il, demandai-je à Whelan, que l’on ait besoin de subventions avec de tels rendements ?
Mikhaïl, répondit le ministre, le secteur agricole moderne ne peut survivre nulle part sans aide de l’État. Nous accordons des dizaines de milliards de dollars de crédits aux paysans. Aux États-Unis, ce sont des centaines de milliards. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous nous efforçons de compenser ces dépenses grâce aux exportations de céréales. » (Gorbatchev, page 199)

Encore un tout petit détail, qui nous permet de mesurer que ce n’est décidément pas, ici, le règne de l’État ouvrier et paysan. Insistons-y… C’est Mikhaïl Gorbatchev qui témoigne de qu’il constate au Canada, avant de mettre à terre, dans son propre pays, le système soviétique :
« Je m’enquis aussi de ses congés. Ma question sembla le surprendre. Des vacances ? Quelles vacances ? Il y avait bien les rodéos où il se rendait en famille pour un ou deux jours. Mais pour plus longtemps ? À qui laisser la ferme ? Un « esclavage consenti », en quelque sorte. Je me demandai si beaucoup de nos kolkhoziens et conducteurs de machines agricoles pourraient accepter ce genre d’existence. » (Gorbatchev, page 199)

C’est pourtant bien ce qu’il a tenté de leur faire avaler…

Michel J. Cuny

NB : Pour entrer davantage dans la réflexion conduite ici, et l’étendre à des questions bien plus vastes, je recommande que l’on s’inscrive dans le groupe « Les Amis de Michel J. Cuny (Section Vladimir Poutine) » sur Facebook.

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