De Gaulle et l’Algérie indépendante : du colonialisme classique au néo-colonialisme !…

Par Issa Diakaridia Koné

Comme je l’ai écrit dans mon précédent article, l’analyse faite – dès le mois de juin 1962 – par le Conseil national de la révolution algérienne (CNRA) pour le compte du Front de libération nationale (FLN)  du contenu des accords d’Évian (18 mars 1962) débouche sur cette conclusion qu’il s’agissait, pour la France de Charles de Gaulle, de faire passer l’Algérie du colonialisme classique au néo-colonialisme…

Voilà donc à quoi devait se résumer, pour Paris, l’indépendance de l’Algérie

Les nationalistes indépendantistes algériens pouvaient-ils y opposer quelque chose ?

C’est manifestement la question qu’eux-mêmes se posent. Nous allons voir comment ils pensent pouvoir y répondre…
« La tâche immédiate du F.L.N. est de liquider, par tous les moyens, le colonialisme tel qu’il se manifeste encore après le cessez-le-feu sous sa forme virulente à travers les actions criminelles de l’O.A.S. »  (pages 685-686)

L’O.A.S. (Organisation de l’armée secrète), placée sous la direction du général Raoul Salan, veut rappeler à De Gaulle les raisons pour lesquelles il a été porté au pouvoir, en France… par le même Salan et quelques autres, en mai 1958…

C’est-à-dire : pour mettre en place un régime politique fort – ce qu’il avait fait en instaurant la Cinquième République – et susceptible de mener à fond la reconquête de l’Algérie française…

Malheureusement pour Charles de Gaulle, tout ce qu’il avait prévu institutionnellement pour rétablir l’Empire colonial français dans tous ses droits, c’est-à-dire pour forger le trône sur quoi le président de la république française rêvait de pouvoir s’asseoir, à titre personnel, pour agir en empereur, lui avait, très vite, glissé entre les doigts…

Charles de Gaulle (1990-1970)

En effet, la débandade des visées impérialistes gaulliennes avait pris la forme d’un véritable sauve-qui-peut : en 1959, le Mali et Madagascar s’éloignent ; puis en 1960, ce seront, tour à tour, le Cameroun (1er janvier), le Sénégal (4 avril), le Togo (27 avril), le Dahomey (1er août), le Niger, la Haute-Volta (5 août), la Côte d’Ivoire (7 août), le Tchad (11 août), la République Centrafricaine (13 août), le Congo (15 août), le Gabon (17 août), la Mauritanie (26 novembre). En attendant la politique criminelle, et parfois génocidaire, de la Françafrique…

En 1962, il ne reste plus que l’indépendance algérienne… qu’il faudrait réussir à étrangler de la plus belle manière, c’est-à-dire en douce.

S’il lui faut donc combattre l’O.A.S. avec la plus grande détermination, c’est-à-dire le vieux colonialisme à la papa, le F.L.N. doit bien se garder de fermer les yeux sur le tout jeune colonialisme si gentiment mis à sa disposition par la France… Le premier est meurtrier, s’inquiète le programme mis au point par le Conseil national de la révolution algérienne, et le F.L.N. ne pourra que prendre à bras-le-corps ce très dangereux animal…
« Mais il devra également élaborer, dès à présent, une stratégie efficace en vue de faire échec aux entreprises néo-colonialistes qui constituent un danger d’autant plus grave pour la Révolution qu’elles se parent des dehors séduisants du libéralisme et d’une coopération économique et financière qui se veut désintéressée. » (page 686)

Ayant deux fers au feu – l’ancien et le nouveau -, l’État impérialiste français a beau jeu d’appuyer l’un ou l’autre, selon le moment… Ce dont les révolutionnaires algériens ne manquent pas de pressentir la raison d’être :
« Les hésitations apparentes du pouvoir gaulliste dans sa lutte contre l’O.A.S. ont leur origine dans les affinités naturelles qui existent entre les colonialistes français des deux bords de la Méditerranée et traduisent une collusion tactique dont le but inavoué est d’acculer les Algériens à un choix en faveur du néo-colonialisme. » (page 686)

Mais, au-delà, il y a un problème bien plus grave à résoudre :
« Agents actifs de l’impérialisme colonial dans le passé et instruments conscients dans la guerre de répression qui prend fin, les Français d’Algérie sont inaptes à tenir le rôle de support principal et de garant de la politique de coopération que la France leur a assigné dans son plan néo-colonialiste. » (page 686)

Car ceci veut dire qu’en lui-même le processus de coopération néo-colonialiste ne pourra que se trouver miné par ces Français d’Algérie qui vont conserver tous les éléments du statut social qui était le leur et qui a fait d’eux ce qu’ils sont, même si, dans la dimension citoyenne, ils vont être désormais rejoints par l’ensemble de la population autochtone au sein d’une société algérienne formellement homogène…

Je ne peux m’empêcher de le constater : la contradiction inscrite au cœur même de l’Algérie indépendante était une sorte de bombe à retardement qui menaçait l’ensemble des communautés. Que pouvait-il en advenir ?

Ici, Michel J. Cuny me fournit une nouvelle citation de l’un des principaux négociateurs français des accords d’Évian, le ministre Robert Buron, qui restait abasourdi d’avoir dû prêter la main à l’élaboration d’un montage pareillement criminel :
« Nous avons négocié pour obtenir au bénéfice de la communauté européenne toutes les dispositions libérales qui sont de règle dans nos sociétés occidentales (et encore seulement dans les périodes heureuses) : liberté politique, libre transfert des biens, représentativité garantie dans les assemblées et divers organismes, liberté syndicale, que sais-je ? Et par là même nous avons réduit nos partenaires à une alternative à trois termes, peu confortables, si l’on y réfléchit :

– ou bien renoncer à leurs principes et faire de l’Algérie tout entière une démocratie à l’occidentale, ce qui risque de contrarier tout effort de développement dans la masse musulmane et nécessitera en toute hypothèse une assistance financière considérable pour être viable ;

– ou bien accepter que les deux communautés coexistent en appliquant des principes sociaux et philosophiques complètement différents mais alors, comme au temps de la domination française, une communauté apparaîtra nettement favorisée par rapport à l’autre, même du seul point de vue politique, et l’unité algérienne ne pourra être réalisée avant des siècles ;

– ou enfin, devant l’impossibilité d’appliquer les accords, s’efforcer sinon de les violer, du moins de les « tourner » progressivement au détriment des français d’Algérie, de la France et d’eux-mêmes d’ailleurs. »

Je suis maintenant curieux de mettre en regard de ce désastre annoncé, le plan d’action développé par le Conseil national de la révolution algérienne en juin 1962… Mais je ne me dissimule pas l’extrême difficulté de sa tâche.

Issa Diakaridia Koné

NB. La collection complète des articles d’Issa Diakaridia Koné est accessible ici :
https://unefrancearefaire.com/category/lafrique-par-elle-meme/

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