La face cachée des accords d’Évian (18 mars 1962) – Document numéro 2

par Issa Diakaridia Koné

Nous l’avons vu… Par référendum en date du 8 janvier 1961, la France avait « reconnu aux Algériens le droit de choisir, par voie d’une consultation au suffrage direct et universel, leur destin politique ».

Droit de choisir… ce que la France voulait bien qu’ils choisissent… Il ne pouvait donc s’agir, en aucun cas, de se croire « indépendants » et « souverains » au plein sens de ces deux termes.

Précisément il devait s’agir d’autodétermination – on se détermine soi-même -, mais dans un cadre préétabli. C’est là tout le sens des accords d’Évian concédés par une puissance toujours aussi coloniale et impérialiste que possible.

Voyons comment…

Le texte officiel décide que :
« La conclusion d’autodétermination permettra aux électeurs de faire savoir s’ils veulent que l’Algérie soit indépendante et, dans ce cas, s’ils veulent que la France et l’Algérie coopèrent dans les conditions définies par les présentes déclarations. » (page 656)

Y avait-il vraiment une double question ? Par exemple…
Premier alinéa : Voulez-vous que l’Algérie soit indépendante ?
Second alinéa : Voulez-vous que la France et l’Algérie (indépendante) coopèrent ?

Non, le 1er juillet 1962, le peuple algérien n’a eu à répondre qu’à une seule question !

L’indépendance était impossible sans la coopération… C’est-à-dire que l’indépendance était impossible… Tout ceci a donc été définitivement authentifié par le peuple algérien, de la façon suivante :
Votants …………………. 6 017 680
Blancs ou nuls …………….. 25 565
Suffrages exprimés ……. 5 992 115
Oui ………………………. 5 975 581
Non ………………………….. 16534

Et voici comment s’annonce la facture à payer :
« Si la solution d’indépendance et de coopération est adoptée, le contenu des présentes déclarations s’imposera à l’Etat algérien. » (page 657)

Il est bien écrit que cela sera imposé

Dès le début, la France ne va d’ailleurs pas s’y tromper… Elle contraint l’Algérie réputée indépendante à se soumettre à tout ce qu’elle-même a bafoué, depuis 1830, et plus particulièrement depuis la Toussaint 1954, sur le sol du pays colonisé :
« L’Etat algérien souscrira sans réserve à la Déclaration universelle des Droits de l’Homme et fondera ses institutions sur les principes démocratiques et sur l’égalité des droits politiques entre tous les citoyens sans discrimination de race, d’origine ou de religion. » (page 657)

Les droits politiques complets (c’est-à-dire sans aucune discrimination), l’Algérie sous domination française n’en a jamais vu la couleur…

Elle a connu les rafles, les assassinats, et même les bombardements aériens et navals (mai 1945), la torture, la mise en camps de concentration…

Mais elle devrait apprendre à se taire sur tout cela. La France l’avait contrainte à s’y engager solennellement à travers l’assentiment public de toute sa population. C’est dans les accords d’Évian :
« Nul ne pourra faire l’objet de mesures de police ou de justice, de sanctions disciplinaires ou d’une discrimination quelconque en raison:
– d’opinions émises à l’occasion des événements survenus en Algérie avant le jour du scrutin d’autodétermination;
– d’actes commis à l’occasion des mêmes événements avant le jour de la proclamation du cessez-le-feu. » (page 657)

Par ailleurs, la France veille sur la mobilité des travailleurs algériens dont son économie ne saurait se passer. Elle le fera à défaut d’aider l’Algérie à s’industrialiser elle-même… Par ailleurs, le bannissement étant interdit, il est assez clair que des mesures extrêmement brutales vont devoir être prises contre les Algériens qui seront devenus personae non grata sur leur sol natal…
« Aucun Algérien ne pourra être contraint de quitter le territoire algérien ni empêché d’en sortir. » (page 657)

À l’inverse, selon les accords d’Évian, les Français originaires de la métropole – contrairement aux Algériens vivant en France qui n’y ont jamais eu droit – conservent leur part dans l’exercice de la souveraineté citoyenne sur le territoire algérien… preuve d’une supériorité politique incontestable :
« Pour une période de trois années à dater de l’autodétermination, les citoyens français de statut civil de droit commun […] bénéficieront, de plein droit, des droits civiques algériens et seront considérés, de ce fait, comme des nationaux français exerçant les droits civiques algériens. » (page 657)

Momentanément binationaux, c’est-à-dire citoyens de plein exercice en France et en Algérie, leur avenir leur appartient sans que l’Algérie ne puisse jamais rien leur opposer :
« Au terme du délai de trois années susvisé, ils acquièrent la nationalité algérienne par une demande d’inscription ou de confirmation de leur inscription sur les listes électorales ; à défaut de cette demande, ils sont admis au bénéfice de la convention d’établissement. » (page 657)

C’est-à-dire qu’ils n’en ont pas encore fini, dans ce dernier cas, avec le fait de pouvoir se réclamer d’un statut étranger particulier… qu’on ne saurait leur refuser.

Tandis que, depuis toujours en Algérie, la France n’avait guère eu le souci de garantir les personnes physiques et morales de sa colonie, elle pourrait désormais exiger qu’on ne lui rende surtout pas la monnaie de sa pièce… En face de quoi, elle aurait le privilège de pouvoir, à sa convenance, pratiquer rien qu’une aumône évidemment non-quantifiable…
« L’Algérie garantit les intérêts de la France et les droits acquis des personnes physiques et morales dans les conditions fixées par les présentes déclarations. En contrepartie, la France accordera à l’Algérie son assistance technique et culturelle et apportera à son développement économique et social une aide financière privilégiée. » (page 658)

Mais les vraies affaires, la France saura les traiter dans le cadre qui convient… et en se donnant la possibilité de retirer, sans frais et si la nécessité s’en fait sentir, la totalité de ses billes d’un jeu éventuellement devenu dangereux…
« L’Algérie fera partie de la zone franc. Elle aura sa propre monnaie et ses propres avoirs en devises. Il y aura entre la France et l’Algérie liberté des transferts dans des conditions compatibles avec le développement économique et social de l’Algérie. » (page 658)

Pour faire bonne mesure, ajoutons la vraie signature de tout ceci : Charles de Gaulle.

Issa Diakaridia Koné

NB. La collection complète des articles d’Issa Diakaridia Koné est accessible ici :
https://unefrancearefaire.com/category/lafrique-par-elle-meme/

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