Issa Diakaridia Koné (Mali) s’entretient avec Michel J. Cuny (France)

Issa Diakaridia Koné :
Je vous attends, Michel.

Michel J. Cuny :
Je viens de trouver un document, Issa. Je vous l’envoie. Il s’agit d’un rapport qui a été établi, après douze mois de recherche, par une vingtaine d’enseignants-chercheurs et d’étudiants de l’Université des Sciences juridique et politique de Bamako (Mali), sur le thème : « Accès à la terre et sécurité foncière à l’Office du Niger. »

Issa Diakaridia Koné :
Oui, j’ai téléchargé le document. Il comprend sept pages. Il est basé sur l’Office du Niger.

Michel J. Cuny :
Comme vous le voyez, il y a quelques éléments étranges… C’est comme s’il y avait une meute rassemblée autour d’une proie…

Issa Diakaridia Koné :
Michel, le mot « proie », son sens ?

Michel J. Cuny :
La proie, c’est l’animal que l’on essaie d’attraper pour le dévorer.

Issa Diakaridia Koné :
Je comprends maintenant. Vous savez, l’Office du Niger revendique le payement de l’eau par les agriculteurs, et même menace de retirer leurs terres à défaut de payement.

Michel J. Cuny :
Vous voyez que l’étude sur l’Office du Niger (au Mali) a pour but d’aller dans le sens de la privatisation. Il est écrit dès la troisième page : « L’Office du Niger est un Établissement Public à caractère Commercial (EPIC) restructuré en 1994. Il est placé sous la tutelle du Ministère de l’Agriculture de l’Élevage et de la Pêche. Cette restructuration s’inscrit dans la logique de la libéralisation de l’économie et du transfert de responsabilité de l’État vers les acteurs privés. »
En consultant Internet, j’ai constaté qu’il y avait plus d’une vingtaine de documents comparables à celui que je vous ai envoyé : ils concernent tous l’Office du Niger. De plus, j’ai trouvé une thèse qui a été rédigée au Canada : elle comporte 174 pages ! Il ne faut pas se précipiter. Nous en reparlerons tranquillement par la suite.

Issa Diakaridia Koné :
D’accord !!!
J’ai reçu votre nouveau courrier.

Michel J. Cuny :
Vous voyez qu’il y a trois éléments principaux : les « rendements agricoles », la « sécurité alimentaire », les « impacts environnementaux négatifs ». Nous sommes d’accord : l’important, dans ce texte, c’est bien cela ?

Issa Diakaridia Koné :
Oui c’est exact, Michel.

Michel J. Cuny :
Le rendement agricole, c’est le rapport entre le travail fourni et le produit obtenu. La sécurité alimentaire, c’est l’assurance de ne pas mourir de faim. Mais l’impact environnemental… est-on sûr de toujours pouvoir dire ce que c’est ? Je pense que vous voyez comme moi qu’il y a ici un petit problème…

Issa Diakaridia Koné :
L’impact environnemental, c’est-à-dire les dégâts causés par l’Office du Niger ?

Michel J. Cuny :
Oui, il s’agirait de cela. Donc, vous voyez qu’il y a deux éléments essentiels : la survie de la population et la quantité de travail nécessaire selon les outils dont on dispose. À ces deux éléments, certaines personnes voudraient en ajouter un autre (qui leur paraît presque plus important) : la sauvegarde de la nature… C’est-à-dire qu’à partir de la nécessité de sauvegarder la nature, elles veulent pouvoir imposer des mesures qui pourraient aller contre la productivité du travail et contre la sécurité alimentaire… Vous voyez que, pour un pays comme le Mali, ce serait extrêmement grave.

Issa Diakaridia Koné :
Oui, c’est très grave, Michel. Quand on regarde le but de l’Office du Niger qui était de nourrir les pays sous la colonisation de la France. Il n’arrive pas à nourrir un seul pays (le Mali). Vraiment c’est très grave.

Michel J. Cuny :
Nous allons continuer à avancer doucement. Par courriel, je vous envoie les phrases que nous avons déjà étudiées… Mais j’ajoute le nom de la personne qui les a écrites, et trois phrases supplémentaires.

Issa Diakaridia Koné :
J’ai vu le courrier, et même téléchargé.

Michel J. Cuny :
Comme vous le voyez dans les phrases supplémentaires, il s’agit – pour l’auteur de la thèse – de faire passer l’environnement avant la sécurité alimentaire et avant la productivité du travail…

Issa Diakaridia Koné :
Voici une citation du texte : « En ce jour, il n’existe pas de schéma directeur d’aménagement élaboré pour l’Office du Niger. » Michel, il s’agit de quel schéma que l’Office du Niger doit élaborer ?

Michel J. Cuny :
Souleymane Dembélé voudrait qu’un plan d’ensemble soit défini, par l’Etat malien ou par l’Office du Niger, de façon à y introduire la question de l’environnement (c’est-à-dire ce que l’on appelle aussi l’écologie).
L’environnement a un rôle politique. Je vous en donne un exemple : aux États-Unis, les jeunes avaient beaucoup manifesté contre la guerre au Vietnam. Lorsque Richard Nixon a décidé d’y mettre fin (en 1973), Henry Kissinger (son conseiller spécial) lui a donné un conseil pour « occuper » les jeunes, et pour qu’ils fassent un peu moins de « politique ». Il a recommandé à Nixon de les pousser à s’intéresser aux problèmes d’environnement… d’écologie, etc….
C’est ce qui s’est passé dans tous les pays impérialistes : les jeunes ont cessé de s’occuper des guerres coloniales, et ils se sont mis à s’intéresser à la qualité de l’eau, de l’air, etc.
Quand la France a attaqué la Libye, personne ne s’y est opposé ici. Le souci général, c’était le réchauffement climatique.
Au fait… Selon les chiffres fournis par une étude de l’OCDE, je vois qu’au Mali la croissance du PIB (produit intérieur brut) qui avait été d’environ 5 % en 2008, 4,4 % en 2009 et 5,8 % en 2010, est descendue à 2,7 % en 2011 (année de la guerre en Libye), puis à 0 % en 2012… De votre point de vue, cela peut-il avoir eu un rapport avec la disparition de Muammar Gaddhafi et donc des projets qui l’unissaient au Mali (si je ne me trompe pas) ?

Issa Diakaridia Koné :
Vous savez, la relation entre le Mali et la Libye était étroite sous le régime d’Amadou Toumani Touré et sous le régime de Gaddhafi. L’économie malienne se portait bien avec les aides de Gaddhafi. Un exemple frappant : la cité ministérielle financée par la Libye et d’autres choses pour le Mali. La mort de Gaddhafi a causé des pertes importantes dans l’économie malienne.

Michel J. Cuny :
Merci pour tous ces renseignements sur lesquels nous aurons à revenir. Mais, auparavant, nous reparlerons de l’Office du Niger. Je vois que sa création officielle – par la France, puissance coloniale – remonte à 1932, et qu’il y était question de développer à grande échelle la culture du coton… En France, le roi du coton s’appelait Marcel Boussac… Et revoici toute une partie de ma jeunesse… Je vous en parlerai. À bientôt, Issa.

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