Salariat ou servage : voies et moyens de la domination sur le travail d’autrui

Puisque le salaire doit être maintenu au niveau du minimum vital, le 14 juin 1791 l’Assemblée constituante vote la loi Le Chapelier interdisant aux ouvriers toute association pour la défense de leurs intérêts. Dès le 22 décembre 1789, elle avait déjà voté une loi sans ambiguïté. Si l’article 5 de la fameuse « Déclaration » avait décidé :
« Tout ce qui n’est pas défendu par la loi ne peut être empêché, et nul ne peut-être contraint à faire ce qu’elle n’ordonne pas »,
il fallait savoir qui disposerait du droit de faire ces lois dont dépendrait toute la vie sociale. Une assemblée, certes ! Mais élue par qui ? La Constituante répondit en distinguant diverses catégories :

  • les citoyens passifs, les plus pauvres, ne votaient pas : ils étaient trois millions ;
  • les citoyens actifs, c’est-à-dire ceux qui payaient une contribution d’une livre et demie à trois livres, désignaient les municipalités et les électeurs : ils étaient quatre millions ;
  • les électeurs, c’est-à-dire ceux qui payaient une contribution de 5 à 10 livres, désignaient les députés, les juges, les administrateurs départementaux : ils étaient 50.000 ;
  • les députés enfin, qui devaient posséder une propriété foncière et payer une contribution de 52 livres : une aristocratie d’argent.

Du servage au travail salarié

Une fois mis en place, le nouveau pouvoir allait s’efforcer d’éliminer tous les vestiges du système féodal perpétué par l’Ancien Régime, et qui portaient préjudice au droit de propriété et à la liberté du travail : la dîme, le servage, les droits féodaux, le droit d’aînesse, les douanes intérieures, les divers types de poids et mesures, les privilèges provinciaux, etc…

Vingt ans avant la Révolution, un économiste à tendance conservatrice, Linguet, s’était opposé aux Physiocrates. Parlant du serf libéré de sa servitude, il s’écriait :
« Il est libre, dites-vous ! Eh ! voilà son malheur. Il ne tient à personne : mais aussi personne ne tient à lui. Quand on en a besoin, on le loue au meilleur marché que l’on peut. La faible solde qu’on lui promet égale à peine le prix de sa subsistance pour la journée qu’il fournit en échange. On lui donne des surveillants pour l’obliger à remplir promptement sa tâche ; on le presse ; on l’aiguillonne de peur qu’une paresse industrieuse et excusable ne lui fasse cacher la moitié de sa vigueur […]. A-t-il fini, on le renvoie comme on l’a pris, avec la plus froide indifférence, et sans s’embarrasser si les vingt ou trente sols qu’il vient de gagner par une journée pénible suffiront à sa subsistance, en cas qu’il ne trouve pas à travailler le jour d’après. […] L’esclave était précieux à son maître en raison de l’argent qu’il lui avait coûté. Mais le manouvrier ne coûte rien au riche voluptueux qui l’occupe. »

oppression

Il est bien certain que l’économie n’a aucun rapport avec la morale. Les plaintes qu’adresse Linguet ne doivent donc pas faire illusion. Le travail salarié n’est ni moins ni plus moral que le servage ou l’esclavage. Il trouve sa raison d’être dans l’économie. Et c’est un auteur tout aussi conservateur mais écrivant un siècle plus tard, Boutron, qui constatera :
« L’exploitation par corvées est un expédient que les maîtres imaginèrent pour tirer parti du travail de leurs esclaves, sans avoir à se soucier de leur subsistance. Elle fit du bien en donnant aux paysans un intérêt dans la vie et une espèce de propriété. […] [Mais le serf] travaille aux champs de son maître aussi mal qu’il peut le faire, sans s’exposer à être châtié. »

Le problème est ici celui de la productivité du travail. Ce qui rend le système du servage défectueux, c’est que le serf est encore en partie « propriétaire », et que sa parcelle de terre peut suffire à sa subsistance. Le travailleur salarié, lui, ne doit compter que sur la vente de sa force de travail, pour survivre. Il sera donc en concurrence avec ses semblables, le plus productif étant celui qui aura le plus de chances de trouver un employeur.

Michel J. Cuny

(Ce texte est extrait de l’ouvrage de Michel J. Cuny – Françoise Petitdemange « Le feu sous la cendre – Enquête sur les silences obtenus par l’enseignement et la psychiatrie » – Editions Paroles Vives 1986, qui est accessible ici.)  

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