La question des salaires

Il faut bien se garder de croire qu’il aura suffi de quelques dizaines de jours à la bourgeoisie pour se rendre maîtresse du pouvoir politique. A cet égard, deux carrières sont exemplaires. D’abord, celle de Turgot, celui dont on a vu la communauté d’idées avec Quesnay et Dupont de Nemours, de ce Turgot qui avait écrit en 1766 ces phrases déjà citées :
« Le simple ouvrier, qui n’a que ses bras et son industrie, n’a rien qu’autant qu’il parvient à vendre à d’autres sa peine... » et…
« En tout genre de travail il doit arriver et il arrive en effet que le salaire de l’ouvrier se borne à ce qui lui est nécessaire pour lui procurer sa subsistance. »

Turgot a été Contrôleur général des Finances du bon roi Louis XVI et a, par l’Edit de février 1776, supprimé les maîtrises, jurandes et corporations, mesure qui sera répétée par d’autres, le 12 septembre 1781, avec cette précision qu’elle…
« […] interdit aux ouvriers de former des confréries, de tenir des assemblées, de cabaler pour augmenter leurs salaires ».

On voit que lorsqu’il écrivait : « Il doit arriver… », Turgot avait déjà sa petite idée.

Le second personnage remarquable n’est autres que Necker. Avant d’en venir à lui, il faut rappeler qu’après 1685, le système de collecte des impôts s’avérant de plus en plus défaillant, l’Etat dut recourir à l’aide de grands négociants, d’armateurs et enfin de banquiers, comme les Mallet, Perregaux, Hottinguer et… Necker. On ne s’étonnera donc plus qu’entre 1770 et 1789, ce dernier ait occupé à plusieurs reprises le poste de ministre des Finances. Que penser par contre de cette coïncidence : la prise de la Bastille eut lieu… trois jours après le renvoi de Necker ? Sinon qu’il s’agissait de la réponse du berger à la bergère.

necker

Jacques Necker (1732-1804)

Car Necker était lui aussi un des maîtres à penser de la bourgeoisie montante. Comme Turgot, il savait ceci :
« Dès que l’artisan ou l’home de campagne n’ont plus de réserve, ils ne peuvent plus disputer ; il faut qu’ils travaillent aujourd’hui sous peine de mourir demain, et dans ce combat d’intérêt entre le propriétaire et l’ouvrier, l’un met au jeu sa vie et celle de sa famille, et l’autre un simple retard dans l’accroissement de son luxe. »

Or Necker n’ignorait pas plus qu’il n’y avait pas là que l’effet d’un hasard :
« Je vois une des classes de la société, dont la fortune doit toujours être à peu près la même ; j’en aperçois une autre dont la richesse augmente nécessairement. […] La classe de la société, dont le sort se trouve comme fixé par l’effet des lois sociales, est composée de tous ceux qui, vivant du travail de leurs mains, reçoivent impérieusement la loi des propriétaires et sont forcés de se contenter d’un salaire proportionné aux simples nécessités de la vie ; leur concurrence et l’urgence de leurs besoins constituent leur état de dépendance ; et ces circonstances ne peuvent point changer. »

Il n’y a donc pas de hasard parce que, comme il le dit, il y a des « lois sociales », et que tout ce qui se présente comme « nécessaire » et « impérieux » ne l’est par la vertu de ces lois. Quant à dire que « ces circonstances ne peuvent point changer », c’est là tout l’espoir de Necker et de ses semblables. Il y a d’ailleurs un bon moyen d’aider à ce qu’elles ne changent pas…

Michel J. Cuny

(Ce texte est extrait de l’ouvrage de Michel J. Cuny – Françoise Petitdemange « Le feu sous la cendre – Enquête sur les silences obtenus par l’enseignement et la psychiatrie » – Editions Paroles Vives 1986, qui est accessible ici.) 

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