La sueur et le pain

N’est-il pas surfait, ce Chateaubriand qui avait écrit, à propos de ces pauvres petits êtres qui, en 1830, ne faisaient somme toute que défendre leur peau et celle de leurs parents :
« Les enfants, intrépides parce qu’ils ignorent le danger, ont joué un triste rôle dans les trois journées : à l’abri de leur faiblesse, ils tiraient à bout portant sur les officiers qui se seraient crus déshonorés en les repoussant. Les armes modernes mettent la mort à la disposition de la main la plus débile. Singes laids et étiolés, libertins avant d’avoir le pouvoir de l’être, cruels et pervers, ces petits héros des trois journées se livraient à des assassinats avec tout l’abandon de l’innocence. Donnons-nous garde, par des louanges imprudentes, de faire naître l’émulation du mal. Les enfants de Sparte allaient à la chasse aux ilotes. »

Ce que l’histoire révèle, au contraire, c’est que la bourgeoisie française n’a pas hésité, elle, à aller à la chasse aux enfants des pauvres.

En effet, si l’on analyse en termes réels les salaires obtenus à la fin de chaque journée de travail, on a, pour les années 1840, ces résultats : après quinze ou même dix-huit heures de travail, un homme reçoit l’équivalent de sept kilos de pain, une femme l’équivalent de trois kilos et demi ; un adolescent, après douze heures de travail, l’équivalent de deux kilos et demi, et l’enfant, après huit heures de travail, l’équivalent de… un kilo et demi. Le docteur Villermé, à cette même époque auteur d’une vaste enquête dans les milieux ouvriers, constate :
« En général, un homme seul gagne assez pour faire des épargnes ; mais c’est à peine si la femme est suffisamment rétribuée pour subsister, et si l’enfant au-dessous de douze ans gagne sa nourriture. Quant aux ouvriers en ménage, dont l’unique ressource est également dans le prix de leur main-d’oeuvre, beaucoup d’entre eux sont dans l’impossibilité de faire des économies, même en recevant de bonnes journées. »

docteur-villerme

Docteur Louis Villermé (1782-1863)

La bourgeoisie et ses bons conseils

On reste alors pantois devant ce texte d’Hippolyte Passy, daté de 1836 :
« Examinez, principalement en France, cette situation : vous trouverez qu’en général les salaires, les gains matériels suffiraient s’ils étaient employés avec réserve et sagacité pour créer une sorte de bien-être ; mais l’usage en est mal entendu. Les dépenses se font au jour la journée, sans soin, sans prévoyance du lendemain ; et l’on est amené à reconnaître que quelque exiguë que soit la part du pauvre, c’est l’art de l’appliquer à ses besoins réels, la capacité d’embrasser l’avenir dans ses conceptions, qui lui manque, et que de là vient sa détresse plus souvent que de toute autre cause. »

Mais il ne faisait ici que rejoindre les conceptions de tout le mouvement philanthropique : il fallait organiser l’éducation des masses et créer des institutions permettant d’avoir prise sur leur comportement. Et tout cela de telle sorte que la bourgeoisie n’ait plus à contribuer si peu que ce soit à l’atténuation de la misère, c’est-à-dire au maintien en état de survie de la main-d’oeuvre.

Dès 1810, le duc de La Rochefoucauld-Liancourt avait fondé, avec l’appui des banquiers Delessert, Laffitte et Hottinguer, la Caisse d’Epargne de Paris. Le versement minimum, adapté aux revenus des couches populaires, avait été fixé à un franc. Pour la propagande, on avait rédigé de petites histoires opposant cigales et fourmis, ou présentant un curé occupé à haranguer des journaliers et à leur démontrer qu’économiser vaut mieux qu’aller boire la goutte le dimanche au cabaret.

A cette politique d’économies, s’ajoutait la création de sociétés de prévoyance qui rassemblaient des fonds provenant de salariés associés. Dans la pratique, cette organisation s’est révélée dangereuse pour les intérêts de la bourgeoisie. Villermé écrivait :
« On conçoit combien une semblable organisation rend la coalition facile […]. »
Mais il pensait qu’en les surveillant étroitement, ce défaut pourrait disparaître. En ce cas…
« […] ce qui doit surtout recommander les sociétés de secours mutuel, ainsi que les caisses d’épargne, c’est qu’elles sont des institutions essentiellement de prévoyance, qui rendent économes les classes pauvres, en leur enseignant à ne compter que sur elles-mêmes, ou sur leur bonne conduite, pour se sauver de la misère. »

L’Atelier, sous-titré Journal des intérêts moraux et matériels de la classe ouvrière, et rédigé exclusivement par des ouvriers, condensait en février 1844 l’argumentation de ces « pères de contrebande » :
« Vous dites que vous êtes malheureux, et nous en convenons ; mais ce n’est qu’à vous-mêmes que vous devez attribuer votre misère. Si vous aviez plus d’ordre, si vous aviez la raison d’économiser, pour les jours de chômage, pour les temps de maladie, ou pour l’époque de la vieillesse, vous seriez parfaitement heureux, mais au lieu de cela, vous vivez dans un désordre perpétuel. Vous ne pouvez donc imputer qu’à vous-mêmes votre état de malaise »,
et rétorquait :
« De quels éléments se compose […] ce cauchemar qu’on appelle la philanthropie ? de rentiers et de fabricants. Or, à quelle condition un rentier vit-il sans rien faire ? A condition de prélever une dîme sur le produit du travail. »

Michel J. Cuny

(Ce texte est extrait de l’ouvrage de Michel J. Cuny – Françoise Petitdemange « Le feu sous la cendre – Enquête sur les silences obtenus par l’enseignement et la psychiatrie » – Editions Paroles Vives 1986, qui est accessible ici.)

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