1945 : où se situe le front de classe ?

Au soir du 21 octobre 1945, le référendum ajouté, par De Gaulle, à l’élection des membres de l’Assemblée constituante, décide, par 96,37 % des suffrages exprimés contre 3,63 %, qu’il faut établir une nouvelle Constitution et, par 66,48 % contre 25,05 %, que l’Assemblée constituante qui vient d’être élue parallèlement ne sera pas souveraine, qu’elle dépendra d’une mini-constitution qui définit sa durée maximale d’existence, qui la soumet à dissolution dans le cas où le projet de constitution qu’elle doit élaborer serait refusé par le référendum de ratification, et qui limite son pouvoir législatif au profit d’un gouvernement qu’elle ne peut renverser que dans des conditions très restrictives.

Mais, même ainsi diminuée, l’Assemblée constituante n’en serait pas pour autant un instrument parfaitement docile entre les mains du chef de gouvernement qu’elle a elle-même désigné à l’unanimité dès après avoir été élue : Charles de Gaulle.

C’est que sa composition, telle que le suffrage universel direct l’a voulue, fait une large place au premier parti de France : le parti communiste. Il a recueilli 26,8 % des suffrages, ce qui lui vaut d’obtenir 160 sièges. Il est immédiatement suivi des socialistes : 24,1 % pour 146 sièges. Puis, du M.R.P. (Mouvement Républicain Populaire, chrétien-démocrate) : 24,1 % également, mais avec 152 sièges…

Mathématiquement, les deux partis de gauche sont majoritaires en voix : 50,9 %, comme en sièges : 306, sur un total de 579 députés.

Politiquement, c’est une tout autre affaire, puisque le parti socialiste s’est rangé du côté du M.R.P. (Mouvement Républicain Populaire) pour refuser à l’Assemblée constituante d’être souveraine. Il a prôné le oui-oui au référendum, tandis que les communistes portaient le oui-non. Il est donc resté en conformité avec l’engagement pris, dès août 1942 par Léon Blum, de soutenir, à la Libération, un gouvernement conduit par Charles de Gaulle :
« L’accord est complet sur deux points essentiels : – un nouveau gouvernement devra s’installer sans aucun délai, presque instantanément, ne fût-ce que pour prévenir les pires convulsions ; – le gouvernement ne peut avoir qu’un chef : l’homme qui a suscité et qui incarne en France l’esprit de résistance. » (Cité d‘après Jean-Louis Crémieux-Brilhac, pages 378-379)

C’est que Léon Blum était lui-même tout occupé à barrer la route aux communistes, ainsi qu’en faisait déjà état la lettre qu’il avait adressée à l’homme du 18 juin, le 15 mars 1943 :
« Comment obtenir de Moscou la transformation substantielle du Parti communiste français et son incorporation sincère dans l’Union française, condition de vie ou de mort pour tout gouvernement démocratique, si en France on encourage et on prime son splendide isolement, si l’on flatte son orgueil, si l’on exagère à l’opinion sa puissance, au point de le faire apparaître comme l’unique parti organisé et comme le centre vital de toute résistance, si enfin on l’incite de toute manière à demeurer entier et intact dans sa structure et dans sa tactique passées.  »

Abordant ensuite un problème sur lequel Jean Moulin avait pris en toute conscience ses responsabilités, le chef socialiste répétait les griefs de ses camarades de parti :
« Ils jugent inadmissible, et je les comprends, que le fait d’être entrés en masse dans le rang des organisations de Résistance proprement dites, tandis que les communistes constituaient jalousement leurs groupes d’action distincts, les expose aujourd’hui à passer sous les ordres d’un commandement où le Parti communiste figure à part égale [avec les mouvements de Résistance], et d’où leur Parti se trouve exclu. »

Ce qui est contesté ici, c’est le système de pouvoir mis en place à travers l’instauration, par Jean Moulin, du Conseil de la Résistance, sans qu’il fût question, cependant, d’en écarter les socialistes. Mais le loyalisme forcené des socialistes à l’égard de De Gaulle, leurs tentatives multiples de contourner l’effort national de résistance, pour s’adresser directement au tenant londonien de l’éventuel futur pouvoir et se mettre à son service en bafouant l’essence même de la démocratie, ne pouvaient que heurter la sensibilité profondément républicaine du futur martyr d’une cause vraiment noble, celle-là : la Résistance active d’un peuple qui se bat.

Cette affaire ayant été réglée, trois mois plus tard, par l’arrestation de Jean Moulin à Caluire le 21 juin 1943, c’est-à-dire 25 jours après la réunion de fondation de cet organisme dont l’ami de Pierre Cot avait imposé la souveraineté à De Gaulle en février de la même année à Londres, s’appelait encore, significativement, Conseil de la Résistance, et comportait, en son sein, aussi bien la CGT (Confédération générale du travail) que le parti communiste.

Or, dans l’Assemblée constituante formée au soir du 21 octobre 1945, on retrouverait justement Pierre Cot, cet ami intime d’un Jean Moulin qui avait été, au ministère de l’Air du Front populaire, son chef de cabinet, un Pierre Cot qui ne tarderait guère à devenir le rapporteur de cette Constitution qui ferait peur aux possédants, avant que la poussée générale des milieux anti-populaires ne parvienne à la faire rejeter par le suffrage universel.

Ce qui assurait une seconde mort à Jean Moulin et à son Conseil de la Résistance.

(NB. À compter de la citation « Comment obtenir de Moscou… », ce texte s’inspire directement de la page 290 de l’ouvrage de Michel J. Cuny – Françoise Petitdemange  : Fallait-il laisser mourir Jean Moulin  ? Éditions Paroles Vives, 1994)

Michel J. Cuny

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