Les antécédents de Jules Jeanneney, poisson pilote de Charles de Gaulle à la Libération

Sitôt la guerre déclarée à l’Allemagne, concomitamment avec la Grande-Bretagne, le 3 septembre 1939, la France de Daladier s’est empressée de faire savoir à Hitler qu’elle ne se trompait pas, pour autant, de cible.

Jules Jeanneney 1864-1957)

Étant donné que, depuis Munich, aucun parti ne s’était dressé contre l’Allemagne nazie et contre ses agissements ici ou là, avec autant de détermination que le parti communiste français, il convenait de le détruire.

Deux jours après l’annonce de la signature, le 23 août 1939, du pacte germano-soviétique de non-agression, les deux organes de presse du Parti, L’Humanité et Ce Soir, avaient été interdits. Trois jours après la déclaration de guerre à l’Allemagne, le président du Sénat, Jules Jeanneney, répondait à une demande de conseil en provenance du président de la Chambre des députés, Édouard Herriot. Voici en quels termes :
« Ma combinaison, dites-vous. Ne pas augmenter la difficulté qui est assez grande. Vous me dites Daladier résolu à se séparer de Georges Bonnet. Parfait, cela. L’opération lui sera plus facile s’il prend pour lui-même les Affaires Étrangères dont il remplit, en fait, la fonction depuis quelques mois. Pétain pourrait venir rue Saint-Dominique [le ministère de la Guerre]. Il est la grande force morale de la dernière guerre, chef respecté, humain, dont les avis pourraient être précieux en cas de désaccord entre le Gouvernement et le Commandement. Sa présence dans le Cabinet y introduirait au surplus l’élément « union sacrée », vieux fétiche… » (Jules Jeanneney, Journal politique, Librairie Armand Colin, 1972)

Avant d’aller plus loin, notons que les points de suspension apparaissent dans l’édition « établie, présentée et annotée par Jean-Noël Jeanneney » [son petit-fils]. Sont-ils dans l’original papier ? Nous ne le savons pas. Viennent-ils prendre la place d’autre chose ?

En tout cas, nous bénéficions d’une note datée de 1945. Elle provient de la déposition faite, à cette époque, par Jules Jeanneney lui-même devant la Commission d’Instruction de la Haute Cour chargée de l’affaire Pétain :
« Dans les dernières années, nos rapports avaient été de déférence réciproque. Si, comme on le dit à présent, le Maréchal avait, dès ce moment, une activité politique souterraine, je l’ignorais. Je n’avais rien perçu de lui qui ne fût d’entière loyauté. » (page 365)

…ni de Laval qui se trouvait toujours plus ou moins dans l’ombre de la « potiche » depuis au moins 1934 ?… Tout de même, les points de suspension du brave Jules Jeanneney nous laissent sur notre faim.

Mais le voici au téléphone avec Édouard Daladier, cinq jours après le bon conseil donné à Édouard Herriot de promouvoir Pétain :
« [Jules :] Je m’en tiens à la combinaison que j’avais dite à Herriot et répétée à Génébrier. L’élimination de Bonnet s’opérerait d’autant plus aisément. À la Guerre, Pétain. [Daladier :] Pétain m’a écrit une lettre de refus. [Jules :] Je ne la connais pas. Pour l’instant je tiens ma suggestion bonne. » (page 11)

Voilà bien de la fermeté !… De son côté, sans doute, Pétain savait-il très bien ce qu’il voulait… Or, le même jour, Jules Jeanneney va régler une autre affaire importante. Il s’agit d’une lettre que lui a adressée quelques jours plus tôt, en sa qualité de président du Sénat, le premier communiste à être devenu sénateur, Marcel Cachin. Celui-ci est, depuis 1918, directeur du journal L’Humanité interdit – comme indiqué plus haut – deux jours après la signature du pacte germano-soviétique (23 août 1939). Jules Jeanneney avait pu y lire ceci :
« Une large fraction du peuple français est, depuis le 25 août 1939, privée de ses ordinaires moyens d’expression par la Presse. Nous pensons que cette mesure est préjudiciable à l’intérêt de la sécurité de la Nation. » (page 367)

Rappelons qu’au moment où Marcel Cachin écrit ceci, la guerre est déclarée à l’Allemagne depuis quatre jours, et que la Pologne attend d’être secourue, d’une minute à l’autre, par quelques avions qui ne viendront jamais… Le sénateur communiste poursuit :
« Depuis l’avènement du régime hitlérien en Allemagne, les communistes n’ont cessé de proclamer la nécessité de mener contre lui une lutte vigoureuse jusqu’à sa disparition. D’abord parce que Hitler indiquait que son but essentiel était d’anéantir la France, ennemie héréditaire de l’Allemagne. Ensuite parce qu’il affirmait qu’il était résolu à briser la paix. » (page 367)

Retenons encore ceci :
« Nous pouvons dire que, pendant six années, le combat contre cette politique de guerre et d’annihilation de la France fut au centre de toute l’activité de notre Parti. Nous sommes aujourd’hui au moment où Hitler a passé des menaces à l’acte. » (page 367)

Et pour finir ceci également :
« Il ne peut se trouver des hommes chez nous pour refuser à des travailleurs français le concours et les sacrifices auxquels ils se déclarent courageusement préparés. » (page 367)

Sans doute que si : avant même la fin de ce mois de septembre 1939 qui s’était ouvert sur une déclaration de guerre tout ce qu’il y a de plus abstraite à l’Allemagne hitlérienne, son principal adversaire en France, le parti communiste, était déclaré hors la loi par un décret du 26 selon ce libellé qui dit tout ce qu’il doit dire :
« Sont dissous de plein droit le Parti communiste (SFIC [Section Française de l’Internationale Communiste]), toute association, toute organisation ou tout groupement de fait qui s’y rattachent, et tous ceux qui, affiliés ou non à ce parti, se conforment dans l’exercice de leur activité à des mots d’ordre relevant de la Troisième Internationale communiste ou d’organismes contrôlés en fait par cette Troisième Internationale. » (Cité par Michel J. CunyFrançoise Petitdemange, Fallait-il laisser mourir Jean Moulin  ?, Éditions Paroles Vives 1994, page 238)

Il s’agissait vraiment de ratisser au plus large dans les rangs de l’antifascisme… Hitler comprendrait-il enfin ?… Pas sûr.

Michel J. Cuny

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