Quand le bolchevisme était le dernier refuge des damnés de la terre

La profondeur du désarroi nazi en face de la résistance que l’URSS oppose aux armées allemandes, jusque-là apparemment invincibles, est telle qu’Hitler se livre à une très étonnante confidence auprès de Joseph Goebbels, son ministre de la Propagande, le 19 août 1941. L’assaut a été lancé un peu moins de deux mois plus tôt :
« Peut-être, estime le Führer, viendra-t-il un moment où Staline demandera la paix. » (page 367)

Hitler en serait-il venu à mettre une partie de ses espoirs de ce côté-là ? En tout cas, nous voyons qu’il s’efforce de trouver les arguments que Staline serait bien avisé de mettre dans la balance :
« Celui-ci, explique-t-il, n’a bien entendu que très peu de choses en commun avec la ploutocratie londonienne. Selon le Führer, il ne se laisse pas non plus duper par l’Angleterre, comme les potentats des petits pays qui se sont sacrifiés pour Londres avec empressement. Il en veut certainement pour son argent, et s’il comprenait un jour que c’est tout le système bolchevique qui est au bord du gouffre, et que la seule manière de le sauver est la capitulation, il serait certainement disposé aussi à capituler. » (page 367)

Bolcheviks

Pouvons-nous imaginer, une seule seconde, qu’Hitler ait vraiment le souci de maintenir le « système bolchevique« , et que, pour cela, il soit disposé à faire la paix avec un adversaire déjà au tapis ? Non. C’est donc bien Hitler qui commence à sentir venir un vent mauvais. La réponse qu’il fait à la question plutôt osée que lui pose Goebbels, quant à ce que serait son attitude si Staline faisait le premier pas, ne laisse place à aucun doute :
« Lorsque je lui demande ce qu’il compte faire dans ce cas-là, le Führer répond qu’il accepterait une demande de paix, mais bien entendu à la seule condition qu’il obtienne des garanties territoriales considérables et que l’armée bolchevique soit démantelée jusqu’au dernier fusil. Peu nous importe ce que deviendrait ensuite le bolchevisme. Sans Armée Rouge, le bolchevisme ne représente pas un danger pour nous. Surtout une fois qu’il sera refoulé en Russie asiatique, qu’il se développe comme il veut ; pour nous, cela ne présentera qu’un intérêt réduit. » (page 367)

Ce serait gagner la guerre sans la faire… Or, Hitler ne peut pas aller plus loin dans la confidence. Il suffit que son responsable de la Propagande sache que le moindre signal en provenance de l’adversaire ne devra surtout pas être traité à la légère : le Führer pourrait très bien être preneur…

Transportons-nous maintenant chez le spécialiste de la lutte contre le « judéo-bolchevisme », Alfred Rosenberg. Nous le retrouvons, le 1er septembre 1941, c’est-à-dire une petite quinzaine de jours plus tard :
« L’âpre résistance des Russes soviétiques est pour nous tous un sujet de conversation. » (page 420)

C’est que le problème ne peut que sauter aux yeux de tous les responsables nazis qui entretiennent un rapport même ténu avec les divers champs de bataille. En ce qui le concerne, Rosenberg a gardé un souvenir précis de ce qui était encore une évidence il n’y a guère que quelques jours. À cette époque maintenant apparemment très lointaine :
« Nous sommes tombés d’accord sur l’idée qu’un premier temps de résistance laisserait place à la panique. Et voilà qu’il a fait tout autre chose. Les Russes soviétiques se battent avec acharnement, ils sont coriaces, perfides, et d’une inconcevable cruauté envers les prisonniers allemands et les non-bolcheviques civils. » (page 420)

Il faudrait que Rosenberg précise sa pensée : cruauté ? de qui ? où ? à quel moment ?

En tout cas, il en connaît la cause :
« Ils se sont défaits de leur strate européenne, laissant ressortir brutalement la haine mongole, dépourvue de personnalité. Associée au « messianisme » de Dostoïevski sous les auspices du bolchevisme. À cela s’ajoute cette peur : ou bien être exécuté par les commissaires, ou bien – comme on les en a persuadés – être torturé à mort par les « fascistes« . »

Ici, encore, il nous faudrait disposer de son argumentaire… Mais une chose nous paraît incontestable : tout cela se range parfaitement dans l’idée que nous nous faisons désormais du caractère abominable, à la fois, d’un personnage comme Staline et du régime génocidaire qu’il a su forger, et Lénine avant lui.

De même, la suite du Journal de Rosenberg nous apporte un élément qui court les rues de nos démocraties occidentales :
« Un journaliste russe a parlé à juste titre d’un « patriotisme soviétique« . Pour pouvoir gagner à sa cause ses adversaires dans le pays, Staline a cherché à se rattacher à l’Histoire russe, qu’il honnissait jusqu’alors. » (pages 420-421)

À la date où Rosenberg prend cette note, il ne peut encore disposer que du discours radiodiffusé le 3 juillet 1941. Je reprends ici les trois passages dans lesquels Staline renvoie, de fait, à l’histoire de la Russie… Il ne s’agit manifestement que de celle de l’Union soviétique (je souligne ce qui y renvoie directement) :
« Les peuples de l’Union Soviétique doivent se dresser pour la défense de leurs droits, de leur terre, contre l’ennemi. L’Armée et la Flotte rouges ainsi que tous les citoyens de l’Union Soviétique, doivent défendre chaque pouce de terre soviétique, se battre jusqu’à la dernière goutte de leur sang pour nos villes et nos villages, faire preuve de courage, d’esprit d’initiative et d’esprit d’à-propos, – toutes qualités propres à notre peuple. »
« Ce n’est pas seulement une guerre qui se livre entre deux armées. C’est aussi la grande guerre du peuple soviétique tout entier contre les troupes fascistes allemandes. »
« Toutes nos forces pour le soutien de notre héroïque Armée rouge, de notre glorieuse Flotte rouge ! Toutes les forces du peuple pour écraser l’ennemi ! En avant vers la victoire ! »

Staline n’a pas même évité de citer le nom de son aîné, c’est-à-dire de celui dont il est, en quelque sorte, l’alter ego :
« Le grand Lénine, qui a créé notre État, a dit que la qualité essentielle des hommes soviétiques doit être le courage, la vaillance, l’intrépidité dans la lutte, la volonté de se battre aux côtés du peuple contre les ennemis de notre Patrie. »

C’est en ayant en tête ces éléments-là, et bien d’autres encore qui figurent dans le discours largement diffusé en Union soviétique et au-delà – discours porté par la voix incomparable de Joseph Staline – que quelque chose s’est constitué dont Rosenberg a pu lui-même mesuré l’impact :
« Cet étrange mélange d’un grand nombre de sentiments a engendré le front contre l’Europe. Il est d’autant plus nécessaire de tout faire pour éviter un nouveau regroupement de tous les peuples et de toutes les races entre la Vistule et Vladivostok. Je considère qu’il s’agit d’une mission centrale de mon travail à l’Est. » (page 421)

« Front contre l’Europe« … Mieux vaudrait dire : Front contre l’Allemagne nazie.

Mais, est-ce vraiment le seul « patriotisme soviétique » – selon les termes précédemment utilisés par Rosenberg – qui aura produit l’unanimité entre tous les peuples rangés, par la géographie, dans le camp soviétique ? N’y aurait-il pas, là, le résultat de ce que ces peuples ont pu expérimenter, en quelques semaines, de la folie génocidaire des armées rassemblées par le délire d’un Hitler et de son équipe de gangsters ?

Parallèlement, comment ne pas voir qu’en URSS elle-même, c’est bien le critère « soviétique » qui a produit une extraordinaire émulation politique au beau milieu de la plus terrible des catastrophes (qu’on songe aux vingt-quatre millions de victimes civiles et militaires pour ce seul pays) ? Lisons ce qu’écrit l’un des adversaires les plus acharnés de Staline, de Lénine, et de tout ce qui peut être réputé communiste :
« Plus de quatre millions de Soviétiques vont adhérer au PC pendant la guerre, en grande majorité des militaires sous les drapeaux. Sur les 5.700.000 membres que comptera l’organisation communiste en 1945, 70 % s’y seront inscrits après 1941. » (Thierry Wolton, Une histoire mondiale du communisme, I – Les bourreaux, Grasset 2015, page 418)

Était-ce une façon d’adhérer aux activités ignobles du plus grand criminel de tous les temps… un dénommé Staline ?

Michel J. Cuny

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