Le sionisme comme solution au paupérisme juif

Nous l’avons lu précédemment dans son ouvrage de 1896, L’État des Juifs, Theodor Herzl souhaitait que le coup d’envoi de l’immigration juive en Palestine prenne la forme suivante :
« Ce sont les plus pauvres qui partiront d’abord et qui défricheront le pays. » (page 42)
…de ses habitants initiaux, s’il en est ?… Dans son livre, Theodor Herzl n’évoque jamais ce problème. Il reste à comprendre pourquoi.

Charron

C’est qu’il vise à l’établissement immédiat d’un État juif cautionné par la Grande-Bretagne, avant toutes choses, et puis par le reste de l’Europe, si ça lui chante. Mais un État reçu des mains de Sa Majesté le Sultan ottoman qui, pour prix de sa bonté, aura obtenu, de la haute finance britannique engagée dans le processus de colonisation, la promesse de gérer la dette publique turque selon les meilleurs critères financiers et pour une stabilité pleine et entière du sultanat.

Un État, c’est tout ce qu’il faut pour exercer, massivement, la souveraineté… jusqu’au sang si nécessaire. Mais le sultan n’a pas suivi cette voie-là, et l’on ne devait pas tarder à retrouver l’Empire ottoman aux côtés du IIème Reich allemand et de l’Empire austro-hongrois à l’occasion de la première guerre mondiale dont l’un des rôles principaux était justement de régler la question des possessions ottomanes… Le drame palestinien était donc déjà en marche dans le cadre d’un impérialisme élargi.

Mais revenons à Theodor Herzl et à son entreprise très simplement capitaliste de la fin du XIXe siècle. Les plus pauvres, d’abord. C’est que, selon lui :
« Pour la solution de la question juive, l’assistance par le travail que j’ai pu observer à Paris et que j’ai pu comprendre m’a été très utile. » (page 55)

Vous avez dit « assistance »… Oui, répond Theodor Herzl :
« Cela est très important pour nous, parce que nous avons beaucoup de mendiants. Entre l’oppression extérieure qui les affaiblit et la charité correspondante des riches qui les gâte, les natures les plus faibles parmi nos gens se laissent facilement aller à la mendicité. » (pages 74-75)

Il va donc falloir « assister » les mendiants… selon le modèle français :
« Le principe consiste en ceci que l’on donne à chaque nécessiteux un unskilled labour [travail non-qualifié], c’est-à-dire un travail facile, pour lequel aucun apprentissage n’est nécessaire, comme, par exemple, le débit du petit bois, la préparation des margotins [petits fagots] utilisés par les ménages parisiens pour la mise en route des fourneaux. » (page 55)

Sans doute faut-il le souligner : nous ne sommes ici que dans un contexte d’assistance, et non pas encore d’exploitation du travail même le plus modeste. Il est avant tout question d’améliorer la qualité morale d’un individu qui a considérablement dérapé sans encore atteindre le pire. Ne nous y trompons donc pas, insiste Theodor Herzl :
« Il s’agit là d’une sorte de travail pratiqué dans les prisons avant qu’un délit n’ait été commis, c’est-à-dire avant l’infamie. » (page 55)

Mesure prophylactique qui ne vise que les mises au violon, et dont on voit aussitôt l’intérêt qu’elle aura dans ce moment charnière qui sépare du crime, tant sur autrui que sur soi-même, et qui ouvre sur une possible mise à l’étrier d’une vie de travail :
« Personne ne sera poussé au crime par la nécessité s’il désire travailler. Il n’y aura plus de suicide de personnes poussées par la faim. » (page 55)

Or, ce n’est là que bien peu de choses, affirme Theodor Herzl, qui en profite pour nous montrer que ce n’est même rien du tout, puisque l’assistance ne fait que rendre aux hommes ce que les plus aisés d’entre eux donnent libéralement à leurs animaux domestiques de luxe :
« Il s’agit là de l’une des pires tares de la société dans laquelle les riches jettent à leurs chiens les morceaux de choix. » (page 55)

Faisons nos comptes pour vérifier cela tout de suite… C’est-à-dire pour vérifier qu’il ne suffira que de jeter aux humains les plus pauvres l’équivalent de ce qui était jusqu’alors la pitance très relevée des chiens des riches…

Les « margotins », c’est bien gentil, mais Theodor Herzl est contraint d’en faire le constat :
« L’assistance par le travail procure du travail à chacun. A-t-elle des débouchés pour ses produits ? Non. Certainement pas assez. C’est bien là que réside l’insuffisance de l’organisation existante. Cette assistance travaille toujours à perte. » (pages 56-57)

Cette perte, c’est précisément ce qui constitue l’aumône. C’est un coût qui provient d’une défaillance dans la commercialisation de produits sans doute mal choisis. Mais, en tant qu’ils authentifient un réel travail de production, ils sont une richesse qui émane de celle ou de celui qui trouvent une sorte de rédemption dans un système comptable où tout est évalué avec précision. Reprenons cette intéressante comptabilité « morale », telle que Theodor Herzl la développe pour nous :
« […] il s’agit d’une organisation de bienfaisance. L’aumône qu’elle distribue représente ici la différence entre les frais de production et le produit de la vente. Mais le mendiant loqueteux devenu un fier ouvrier aura gagné 1 franc 50 centimes. Pour dix centimes 150. Cela revient simplement à multiplier par quinze la valeur d’une aumône qui a perdu tout caractère humiliant. » (page 56)

Autrement dit, l’aumône fournit 10 centimes, qui servent – sans retour – à fournir un travail qui, une fois réalisé, intègre un objet qui incorpore une valeur nouvelle de 150 centimes, la valeur même du travail tel qu’il se trouve rémunéré auprès de son auteur.

Et puisque Theodor Herzl nous a précédemment indiqué qu’il comptait rassembler 1 milliard de marks pour le lancement de la Jewish Company, il reste ici dans le même ordre de grandeur pour nous permettre de mesurer l’impact de son schéma d’assistance par le travail :
« Cela consiste à transformer un milliard en quinze milliards. » (page 56)

Évidemment, ici, il s’amuse… En effet, le premier milliard, une aumône, ne pourrait qu’être perdu, les quinze milliards tombant dans les seules poches de quasi-travailleurs. Ramené à chaque individu, le calcul est vite fait :
« Certes, l’assistance aura perdu les dix centimes. Mais la Jewish Company ne perdra pas des milliards, bien au contraire, elle fera d’énormes bénéfices. » (page 56)

Allons bon, que nous dit-il là ?…

Qu’il s’agit tout d’abord de faire prendre à l’ancien mendiant de bonnes habitudes, de bons réflexes, et en particulier celui qui commande toute la suite :
« Chaque jour, il dispose de plusieurs heures pour chercher un emploi. » (page 56)

C’est donc que, dans le système de colonisation, il ne sera plus en prison, où il fabriquera des margotins…, affaire dont Theodor Herzl a très vite reconnu les limites :
« Le point faible de cette petite organisation telle qu’elle existe actuellement, c’est qu’il est interdit de faire de la concurrence aux marchands de bois, etc. Les marchands de bois sont des électeurs. Ils pousseraient des cris et ils auraient raison. De même, il ne faut pas faire de concurrence au travail fourni par les prisonniers de l’État : l’État doit occuper ses criminels et les nourrir. » (page 56)

Observateur attentif de la situation parisienne, Theodor Herzl est catégorique :
« L’assistance trouve difficilement sa place dans l’ancienne société. » (page 56)

Mais dans une terre lointaine, à défricher de part en part…, dans une terre démunie de tout outil plus ou moins sophistiqué ?… Il en irait autrement, en effet, s’enchante Theodor Herzl puisque là-bas…
« Avant tout, nous avons besoin d’une grande masse d’unskilled labour [de travail non-qualifié] pour les premiers travaux d’installation dans le pays, la construction de routes, le déboisement, le nivellement des terrains, la construction de chemins de fer et de télégraphes. » (pages 56-57)

Les anciens mendiants devraient faire de très bons pionniers : il suffira sans doute de savoir les prendre…

Michel J. Cuny

Clic suivant : Sionisme et gestion des ressources humaines

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