1938-1958 : Une histoire qui bégaie

Avant que le député Bruyneel ne reprenne ses assauts contre les votes communistes et après que Paul Reynaud, président du Comité consultatif constitutionnel lui ait rivé son clou quant à une éventuelle consultation du compte rendu analytique des séances précédentes, il faudrait encore que les membres de ce Comité de la dernière chance se convainquent de l’extrême modestie de la tâche qui leur a été confiée par raccroc.

C’est encore Paul Reynaud qui s’en fait l’instrument :
« Pour ce qui est de notre méthode de travail, je me permets de vous rappeler que nous ne sommes pas chargés de rédiger un autre projet à substituer à l’avant-projet qui nous est soumis. Nous avons à donner notre avis sur cet avant-projet, et la formule la plus raisonnable et la plus appropriée consisterait, à l’occasion des articles qui nous paraissent devoir être réformés, à dire « Le Comité suggère que… » » (Volume II, page 126)

Humilité sainte, comme on le voit, devant le Maître dont nous comprenons que c’est ici la voix qui s’exprime par la bouche du président Reynaud

Alors, député Bruyneel, qu’avez-vous donc à suggérer à propos des dangereuses voix communistes ?
« Monsieur le président, mes chers collègues, l’amendement que nous avons déposé tend à organiser les partis politiques, et à interdire ceux qui, dans la nation, s’inspireraient de principes non démocratiques et recevraient leurs ordres des puissances étrangères. » (page 128)

Désormais, le but est clairement énoncé : il ne s’agit pas de contenir, mais d’ »interdire« … Il ne s’agit plus d’ »obédience étrangère« , il s’agit d’ »ordres de puissances étrangères« … L’accusation et la sanction haussent le ton en conséquence… Il s’agit, au nom de principes démocratiques, de faire taire une partie du vote démocratique formulé dans les urnes… Puisque voici tout simplement la patrie en danger ! La France pourra-t-elle longtemps encore tolérer pareille situation ? Pareil danger ? Et de quelle provenance !…En effet, le député Bruyneel précise sa pensée :
« Il vous apparaîtra que toutes les nations du monde, sauf l’Italie et la France, ont organisé leur défense contre la situation interne d’un parti communiste dirigé par les Soviets. Il vous apparaîtra que, si nous sommes ici aujourd’hui, c’est parce que nous avons eu, dans la dernière Assemblée et dans les précédentes, un certain nombre de membres du parti communiste d’obédience étrangère qui ont saboté les institutions et amené la chute du régime. » (page 128)

Voilà qui est effectivement gravissime.

Et qui a déjà été entendu vingt ans plus tôt. Rappelons-nous, c’était en 1938… les Accords de Munich. Déjà le parti communiste faisait cavalier seul pour… s’opposer à ces accords de la honte, à ces accords qui allaient assurer le désastre de mai-juin 1940.

Dans l’ouvrage  » Fallait-il laisser mourir Jean Moulin ?  » (Éditions Paroles Vives, 1994) [http://souverainement.canalblog.com], Françoise Petitdemange et moi-même écrivions, à propos du contexte politique de l’époque :
« Devenu président du Conseil à la mi-avril 1938, Daladier se trouve devant un redoutable problème : comment éliminer le parti communiste de la scène politique française ? » (page 215)

Et plus loin :
« Quant à la place du parti communiste dans la politique intérieure, elle s’était énormément accrue avec la victoire électorale du Front populaire. Il y a là 72 députés qu’il s’agira de neutraliser pour faire pencher à droite une Assemblée qui, à l’origine, avait soutenu le gouvernement de Front populaire dont Daladier était une des pièces nécessaires. » (page 215)

Revenons maintenant aux deux législatures qui ont tellement heurté la conscience du brave Bruyneel. Celle de 1951 et puis celle de 1958. Dans la première, le parti communiste comptait 103 députés (5.056.000 voix, soit 26,5 % des suffrages exprimés) ; dans la seconde, la plus récente, 150 députés (5.532.000 voix, soit 25,7%). Voilà donc que le quart des votants se trouve être constitué de personnes plus ou moins placées « sous les ordres de puissances étrangères« . Voilà à qui il faudrait interdire un accès au vote… Voilà ces millions de personnes dont il faudrait surveiller la pensée, la parole et les allées et venues…Ainsi, en 1940, avait-on fini par trouver le « manche » : Hitler, plutôt que le Front populaire. Dix-huit ans plus tard, il faut remettre ça… Avec qui ?

Le député Bruyneel pense que c’est avec Charles de Gaulle et avec le schéma institutionnel qu’il devrait être en mesure d’imposer :
« Je crois que nous sommes tous d’accord pour préserver notre pays contre la menace extrêmement grave du parti communiste dirigé par les Soviets et, si nous voulons aboutir à ce résultat, il faut que, dans la Constitution, on prenne des dispositions et on interdise aux partis ayant pour but d’instaurer une dictature sous obédience étrangère de continuer leur travail de sape. » (Vol. II, page 128)

Décidément, tout en est revenu à 1938-1940… en pire. Mieux : il n’y a même plus Hitler… Comment faire ?

Le député Bruyneel se tord les doigts de désespoir :
« Je pense qu’il a été prouvé par les débats de l’Assemblée nationale de la dernière législature qu’il n’avait pas été possible de prendre les mesures nécessaires, ni par une loi tendant à la dissolution du parti communiste, ni par l’effet d’un mode de scrutin tendant à éliminer les saboteurs du régime. » (page 128)

La réponse est-elle vraiment dans la Constitution de 1958 ? Et sous quelle forme ?

Clic suivant : Pour en finir avec la Cinquième République

Michel J. Cuny

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