Après le tour de passe-passe des Accords de Munich, l’enchantement des bourgeoisies occidentales éclate dans les documents diplomatiques…

Ce n’est d’abord pas le cas de Winston Churchill qui considère que tout n’est pas aussi simple que d’autres pourraient le croire en Grande-Bretagne tout spécialement, alors que lui ronge son frein dans l’opposition à la position d’apaisement conduite par le Premier ministre Neville Chamberlain. Le Bulletin du 7 octobre 1938 rapporte les propos très sévères qu’il a tenus devant la Chambre des Communes deux jours plus tôt :
« Nous sommes en présence d’un désastre de première grandeur pour la France et la Grande-Bretagne. Il faut maintenant admettre que tous les pays de l’Europe centrale ou orientale traiteront au mieux de leurs intérêts avec le parti nazi triomphant. Le système d’alliance sur lequel comptait la France pour sa sécurité a été littéralement balayé et je ne vois pas le moyen de le recréer. La route de la mer Noire jusqu’à la Turquie est ouverte, et tous les pays de l’Europe centrale et de la vallée du Danube seront l’un après l’autre entraînés dans ce vaste système militaire et économique de la politique de la force qui rayonne de Berlin. L’Allemagne n’aura pas à tirer un coup de canon pour cela. » (Bulletin du 7 octobre 1938, page 5, colonne 3)

En passant, nous pouvons faire une rapide allusion aux propos tenus par Andreï Gratchev, l’un des anciens conseillers de Mikhaïl Gorbatchev, dans l’ouvrage qu’il a consacré à celui-ci en 2011, en ce qui concernait les circonstances dans lesquelles il avait livré l’Union soviétique à l’Occident :
« En novembre 1990, lors de la signature à Paris du traité sur les forces conventionnelles en Europe,
Dimitri Iazov, ministre soviétique de la Défense présent à la cérémonie, était furieux au point de perdre toute réserve et de dire aux autres membres de la délégation soviétique : « Ce traité signifie que nous avons perdu la troisième guerre mondiale sans qu’un seul coup de feu ait été tiré. » » (Andreï Gratchev, Gorbatchev – Le pari perdu ?- De la perestroïka à l’implosion de l’URSS, Armand Colin 2011,page 222)

Comprenne qui pourra… et revenons à la situation européenne de l’automne de 1938, en prenant tout d’abord le point de vue allemand, selon ce que le Bulletin du 13 octobre veut nous en faire savoir, en relevant soigneusement les conclusions tirées, dans la Frankfurter Zeitung (9 octobre), par un certain Rudolf Kircher qui traitait ainsi du « nouvel aspect de l’Europe » :
« Nous voyons toucher à sa fin cette période de l’évolution européenne où il était permis au bolchevisme de manœuvrer les unes contre les autres les puissances qui sont chez elles sur le continent, qui ont apporté la civilisation à cette partie du monde et qui, à l’avenir aussi, façonneront son destin. À Munich, on a bien vu quels sont les facteurs qui comptent et les seuls qui comptent. Dès l’instant où la grande puissance asiatique qu’est Moscou se trouvait refoulée derrière ses frontières et où les quatre grandes puissances européennes restaient entre elles, la voie était libre pour arriver à un accord. » (Bulletin du 13 octobre 1938
, page 1, colonne 3)

Quelles pourraient en être les suites ?…

C’est à l’élaboration de celles-ci que la France avait tenté d’apporter sa part grâce à son ambassadeur à Berlin, André François-Poncet, qui rapportait dans ces termes, dès le 20 octobre 1938, à Georges Bonnet, le ministre des Affaires étrangères, l’accueil qu’elles avaient pu recevoir de la part du Führer…
« En conclusion de l’entretien, il donne l’ordre à M.
de Ribbentrop, ainsi que je l’ai indiqué, de mettre ses services à l’ouvrage, de leur faire creuser les suggestions fournies par notre échange de vues pour en tirer des formules concrètes. Paris étudiera ces ébauches et dira ce qu’il en pense. Je promets de notre part un accueil sympathique et une étude sérieuse, inspirée des mêmes préoccupations pacifiques que celles dont le Führer a paru animé. L’Allemagne entre temps approchera l’Italie. La France pourrait de son côté sonder l’Angleterre. De part et d’autre, aucun engagement n’existe que celui de procéder en toute bonne foi à une investigation. » (Documents diplomatiques, op. cit., page 24)

Et immédiatement, l’ambassadeur ajoutait ceci qui ne peut que retenir notre attention, et susciter sans doute notre défiance :
« Aussi devra-t-on vis-à-vis du public observer jusqu’à nouvel ordre la plus entière discrétion ; l’opinion ne devra pas être informée, avant qu’ait été obtenue la certitude d’un résultat positif. » (Idem, page 24)

Où devait donc se situer le… « résultat positif » ?… Sans doute fallait-il s’en remettre, pour en deviner la survenue, à Hitler lui-même… puisque, désormais, il n’y en avait plus que pour lui… C’est à quoi l’ambassadeur de France ne peut que se résoudre :
« Il convient sans détour que les Hongrois ont des prétentions qu’il juge excessives. Il ajoute, il est vrai, que les cessions et les concessions des Slovaques sont trop maigres. Pour lui, le seul critérium est l’ethnographie, la race ; c’est le seul dont il se soit réclamé vis-à-vis des Tchèques pour le tracé des nouvelles frontières ; les Hongrois, les Polonais n’ont qu’à s’y tenir, eux aussi ; visiblement l’effort de ceux-ci pour se doter d’une frontière commune ne lui est pas sympathique. » (Idem, page 25)

En passant, Adolf Hitler donne un petit coup sur les doigts de ceux qui s’offrent à devenir ses compères pour autant qu’il le voudra… André François-Poncet s’en fait l’écho dans le mot à mot :
« On voit à cette occasion combien la France et l’Angleterre ont eu tort d’accorder à la Tchécoslovaquie la garantie de ses frontières, avant même que celles-ci ne fussent clairement définies. Il peut en sortir encore les plus fâcheuses complications. » (Idem, page 25)

Ce serait donc là le prochain objectif… Dépecer la Tchécoslovaquie… comme si nous ne le savions pas déjà pour avoir lu, dans le Bulletin lui-même, que les « Sudètes » n’étaient qu’un alibi…

Mais le cher André François-Poncet le sait parfaitement lui-même, et le voici qui s’engage dans les dédales de ce qu’Adolf Hitler a nécessairement en tête… puisqu’on a tout fait pour lui en donner les meilleures preuves en jetant le traité franco-soviétique de 1935 dans les poubelles de l’Histoire… c’est-à-dire
« …l’idée que notre pays est en train d’évoluer dans un sens qui lui permettra de mieux comprendre le Troisième Reich. Mais on peut être sûr qu’en même temps, le Führer reste fidèle à sa préoccupation de disjoindre le bloc franco-anglais et de stabiliser la paix à l’ouest, pour avoir les mains libres à l’est. » (Idem, page 26)

Désormais, le Chancelier d’Allemagne a toutes les cartes en main… Les Occidentaux ne peuvent plus que le regarder avec une certaine envie… Mais, vraiment, peut-il avoir encore besoin de leurs services, sauf à simplement les laisser en proie à leur impéritie ?… Et André François-Poncet de s’interroger au nom d’une France qui n’est désormais plus rien sur la scène européenne :
« Quels projets roule-t-il déjà dans sa tête. Est-ce la Pologne, la Russie, les Pays Baltes, qui sont appelés, dans sa pensée, à en faire les frais ? Le sait-il déjà ? » (Idem, page 26)

Au point où nous en sommes – et puisqu’il ne paraît plus y avoir un seul saint auquel la diplomatie française pourrait s’adresser pour lui vendre la prochaine trahison, pourquoi ne pas s’en remettre au principal propagandiste de la pensée nazie pour offrir un chemin à la France…
« Le Dr
Goebbels a rappelé récemment, et non sans raison, qu’on ne gagne pas à la loterie si l’on ne veut pas courir le risque d’acheter au moins un billet. C’est un strict devoir que de ne négliger aucune des voies qui conduisent à la paix. » (Idem, page 26)

Mais quel billet la France pouvait-elle encore acheter à la si belle loterie nazie qui paraissait devoir tout ramasser bientôt en trois coups de cuillère à pot ?

Michel J. Cuny

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