1938 : un jeu de cache-cache qui ne faisait que viser l’anéantissement total de l’Union soviétique

Il y avait eu l’Anschluss le 12 mars 1938, et l’action de plus en plus insistante d’Adolf Hitler pour obtenir qu’à travers le règlement de l’affaire des Sudètes, l’Allemagne nazie puisse se rendre maîtresse de la Tchécoslovaquie, jusqu’alors unie militairement, mais de façon indépendante, à l’U.R.S.S et la France, selon la politique antérieurement menée par le ministre de l’Air du Front populaire, Pierre Cot – ayant à ses côtés son ami et chef de cabinet, Jean Moulin… (Sur ce point, on pourra consulter l’un ou l’autre de ces deux liens)

Accessoirement, pourrait-on dire, il s’agissait de savoir si la France allait devoir renoncer à la domination économique qu’elle avait tenté de mettre en place, en Europe centrale, à travers L’Union Européenne Industrielle et Financière (U.E.I.F.) d’Eugène Schneider – et plus particulièrement en se rendant maîtresse de l’entreprise Skoda dès les lendemains de la Première Guerre mondiale… L’ancienne alliance avec la Grande-Bretagne lui serait-elle d’un quelconque secours ?

Pour le savoir, nous allons feuilleter le journal très confidentiellement mis en circulation, en ce temps-là, par le ministère français des Affaires étrangères sous un titre qui dit l’essentiel : Bulletin quotidien de presse étrangère. (lien)

Nous prenons le numéro du 2 mai 1938 qui nous conduit très vite à cet article :
« Une note éditoriale du Daily Express affirme la neutralité de la Grande-Bretagne en cas d’agression contre la Tchécoslovaquie :
« Que les Allemands cherchent querelle à Prague, et qu’Hitler fasse marcher son armée, ou encore que la menace russe l’en détourne, que l’armée tchèque se batte ou capitule, – tout cela ne regarde en rien l’Empire britannique. Non ! non, et non, messieurs les Tchèques, mille fois non.» (page 2, colonne 2) 

Poursuivons cette lecture très instructive… que – tout comme le précédent article – le ministère français des Affaires étrangères prenait suffisamment au sérieux pour en recueillir si soigneusement le contenu…
« Dans une autre note éditoriale, le même journal s’attache à atténuer la portée des accords militaires franco-britanniques. » (page 2, colonne 2)

Qui portaient sur la sécurité de la France elle-même… Voici donc ce qu’écrivait le Daily Express :
« Ajoutons qu’en promettant de nous opposer à une invasion non provoquée de la France, nous n’avons pas entendu dire nous opposer à une invasion provoquée ou non de la Tchécoslovaquie. Notre engagement ne veut pas dire que nous nous opposerons à la marche d’
Hitler le long du Danube. Il ne veut pas dire que nous ayons conclu une alliance générale avec la France. Cette nouvelle entente cordiale est d’une portée strictement limitée.» (page 2, colonne)

Passons immédiatement au numéro daté du 3 mai, en privilégiant la partie consacrée à la presse polonaise…
« Les journaux gouvernementaux mettent surtout en relief la réserve que la Grande-Bretagne a manifesté à l’égard de la Tchécoslovaquie et du pacte franco-soviétique ; […]. » (page 5, colonne 2)

Un peu plus bas, nous atteignons ceci, qui concerne toujours la Pologne :
« L’opinion des milieux dirigeants se trouve exposée dans l’article de l’Express Poranny qui écrit : « […] Le resserrement de la collaboration franco-britannique aura d’autre part pour résultat l’éloignement de la France des Soviets. » (page 5, colonne 2)

La colonne suivante nous met en présence d’une information transmise par l’agence Havas évoquant un article paru à Varsovie le 1er mai sous la plume du général Sikorski, ancien président du Conseil polonais : « Quand les clefs se trouvent entre les mains des Allemands »…

Il paraît qu’on pouvait y lire ceci :
« Du point de vue stratégique, l’annexion de l’Autriche à l’Allemagne a considérablement aggravé la situation de la Tchécoslovaquie. Avant l‘Anschluss, les frontières de cet État avec l’Allemagne étaient constituées par une chaîne de montagnes de 1539 km. de long, dont la défense n’offrait pas de difficultés. Aujourd’hui, la frontière est ouverte vers le sud ; les clefs de la porte ouvrant la vallée de la Moravie se trouvent entre les mains des Allemands. » (page 5, colonne 3)

Les dirigeants polonais en espéraient-il quelque chose pour la Pologne elle-même ? Y aurait-il encore d’autres pays sur ce coup que l’Allemagne semble prête à engager ?…

Déjà, un petit bout de réponse apparaît dans le numéro du Bulletin quotidien de presse étrangère daté du 12 mai 1938. Elle vient de Grande-Bretagne à travers un article du News Chronicle paru le 11 mai sous la signature de M. Bartlett, qui rédige une note plutôt pessimiste sur les prochains événements qui menacent de se produire en Europe Centrale :
« Le ministre anglais à Prague a conseillé à la Tchécoslovaquie de faire des concessions qui pratiquement, anéantiraient la défense de ce pays contre l’Allemagne. Mais en compensation, il n’a pas pu faire de promesses précises d’assistance au cas de difficultés résultant de ces concessions.  L’équilibre est donc momentanément renversé, et l’Allemagne peut se trouver encouragée à croire que l’Angleterre ne s’intéresse pas au sort de la Tchécoslovaquie ; ce serait là une impression dangereuse, car Berlin s’attend maintenant à une neutralité absolue de l’Italie et à un concours actif de la Hongrie et de la Pologne. » (page 1, colonnes 1-2)

En Tchécoslovaquie, les élections municipales de mai 1938 avaient permis aux Sudètes de faire bloc, d’atteindre de forts pourcentages dans leurs zones de résidence, et d’en profiter pour exiger leur autonomie… Le 24 mai, le Bulletin quotidien rend compte de ce que les journaux allemands avaient retenu de l’événement en soulignant, plus particulièrement, le fait que…
« La presse berlinoise voit là une confirmation manifeste de la thèse d’après laquelle les groupements allemands forment en Tchécoslovaquie des unités ethniques, cohérentes, qui ont droit à se régir et à s’administrer elles-mêmes. » (page 1, colonne 2)

Ce qui étonne, tout en nous laissant tout d’abord un peu incrédules, c’est de lire ceci :
« La presse de Berlin annonce d’autre part, sous de larges titres, que les gouvernements français et anglais ont fait dimanche après-midi de « pressantes représentations » auprès du gouvernement de Prague en vue d’un règlement pacifique de la question des Allemands des Sudètes. » (page 1, colonne 2)

La page suivante nous permet de découvrir qu’il n’y avait là rien de faux. En effet…
« Les journaux anglais du 23 mai s’étendent longuement dans leurs informations et dans leurs commentaires sur les événements de Tchécoslovaquie. Ils font ressortir le rôle pacificateur joué à Prague et à Berlin par le gouvernement anglais, l’étroite solidarité franco-britannique et la légère détente qui résulte de la journée de dimanche. » (page 2, colonne 1)

Pour sa part, l’éditorial du Daily Mail n’y va pas par quatre chemins :
« Nous n’accepterons aucune obligation automatique d’être en guerre pour la Tchécoslovaquie ou pour tout autre pays où nos intérêts ne seraient pas engagés. En Tchécoslovaquie, la Grande-Bretagne n’a aucun intérêt direct. Les Tchèques sont en réalité une minorité devant l’ensemble des autres races, et leur État n’est qu’une construction artificielle des traités de paix. » (page 2, colonne 3)
  

L’interprétation que fournit le … est cependant très différente et quasiment prémonitoire, ce qui montre bien que certains choses étaient tout de même déjà très perceptibles :
« Le News Chronicle remarque avec satisfaction que la crise se trouve momentanément conjurée grâce à l’attitude de la Grande-Bretagne et aux mesures énergiques prises par le gouvernement de Prague en vue de maintenir l’ordre. En ce qui concerne le fond du problème, poursuit l’organe libéral, les Allemands visent soit au partage de la Tchécoslovaquie, soit à une autonomie des Sudètes qui forcerait Prague à abandonner ses alliances. Dans ces conditions, il faut que le gouvernement britannique sache jusqu’à quelles limites doivent aller les concessions qu’il demande à la Tchécoslovaquie. » (page 3, colonne 1)

Mais, justement, pour Chamberlain et quelques autres, c’était l’alliance tchécoslovaco-soviétique qu’il s’agissait de faire se dénouer, et le plus tôt serait le mieux !…

Michel J. Cuny

L’article suivant est ici.

Pour revenir au début de cette série d’articles, c’est ici.


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