Skoda, joyau de l’économie tchécoslovaque puis tchèque, tour à tour avalé par le Français Schneider (1920), puis par l’Allemande Volkswagen (1991)…

L’Allemagne avait été réunifiée officiellement le 3 octobre 1990… L’Union soviétique avait définitivement implosé le 26 décembre 1991. Mais, dès mars-avril 1991, Volkswagen, brûlant la politesse à Renault, s’était saisie de l’entreprise tchèque Skoda…

Vingt-trois ans plus tard (25 septembre 2014), le site challenges.fr (lien) publiait, sous le titre Skoda, la marque que Renault aurait (vraiment) dû racheter, un article dans lequel on pouvait notamment lire ceci :
« La petite Skoda Fabia s’est déjà vendue à 3,45 millions d’exemplaires depuis 1999. Et la firme tchèque s’apprête à la renouveler au prochain Mondial de l’automobile parisien début octobre (voir notre galerie de photos à la fin de cet article). Commercialisée en novembre, cette rivale des Renault Clio ou Peugeot 208 témoigne du dynamisme de cette vieille marque rachetée par l’allemand Volkswagen… à la barbe de Renault en 1991. » 

De fait, il s’agissait de la réponse du berger à la bergère, et nous allons voir maintenant en quoi, grâce à un article publié en 1983 par Claude Beaud dans la revue Histoire, économie & société  (lien)

Il faut tout d’abord introduire une remarque de caractère général : la réunification de l’Allemagne montrait que celle-ci s’était dégagée de la défaite de 1945… L’effondrement de l’Union soviétique était le signe qu’elle-même avait fini par perdre la Seconde Guerre mondiale (pour combien de temps ?) sans tirer un seul coup de canon… L’achat de Skoda par Volkswagen – dont il faut rappeler qu’elle sponsorise désormais l’équipe de France masculine de football – montrait que l’Allemagne était, dès 1991, en situation de monnayer sa victoire sur son ancien vainqueur (de dernière minute) : la France.

Voici maintenant le titre de l’article publié en 1983 par Claude Beaud :
Une multinationale française au lendemain de la Première Guerre mondiale :
Schneider et l’Union Européenne Industrielle et Financière

« L’Union européenne »… et pas encore celle d’Ursula von der Leyen… En effet :
« L’Union Européenne, société holding fondée le 22 avril 1920, unit principalement la Banque de l’Union Parisienne à la grande industrie, Schneider et Cie, pour le contrôle des participations industrielles ou bancaires réalisées par Eugène Schneider dès le lendemain de la guerre sur les ruines de l’empire austro-hongrois. » (page 625 du document papier)

Dans la suite, une petite surprise nous attend :
« Dès 1920, cet ensemble comprend en Europe centrale :
– les participations majeures industrielles de Tchécoslovaquie : la « S.A. des anciens Établissements Skoda » et la société autrichienne « Berg und Hütten G… », société de mines et forges dans le bassin de Teschen ; » (Idem, page 625)

Mais ne boudons pas non plus la suite… Elle nous permet de comprendre un peu mieux les enjeux de la guerre de 1914-1918 dans le cadre de la lutte entre les impérialismes européens branchés plus particulièrement sur les fabrications d’armes, puisque Skoda – et Schneider -, c’était cela, et sur les machines à investir… c’est-à-dire, plus particulièrement…
« – les participations secondaires, industrielles comme la S.A. française de Huta Bankowa en Pologne silésienne, et bancaires, en Autriche et surtout en Hongrie, où les intérêts dans la Banque Générale de Crédit Hongrois permettent de contrôler le réseau de participations constitué par cette banque dans l’Europe danubienne. » (Idem, page 625) 

Cette guerre-là aussi, l’Allemagne l’avait perdue… Mais, à côté d’elle, il y avait deux autres perdants, et bien plus perdants qu’elle : l’empire austro-hongrois et l’empire ottoman…

Pour cette fois, nous allons nous en tenir aux malheurs du premier des deux qui se faisait dépouiller de ce pays dont nous savons que, désormais, il est occupé à subir le sort de l’Allemagne divisée d’après 1945 : la Tchécoslovaquie… Il y a d’abord cette constatation de Claude Beaud à propos du mastodonte français dont il nous décrit les conditions d’apparition en Europe centrale :
« La formation de cet empire industriel et financier est le résultat en 1919 d’une convergence des intérêts du groupe Schneider – B.U.P., de l’État français et des pays issus de l’Autriche-Hongrie, en particulier la Tchécoslovaquie. » (page 625)

Un empire industriel et financier chasse un empire dynastique… Autres temps, autres maîtres… Et cependant, le processus sous-jacent est bien toujours le même, ainsi que le signale notre auteur, puisque… 
« …les plus grandes entreprises tchèques dépendaient jusque-là des capitaux et cadres autrichiens. » (Idem, page 625)

Si, en 1919, l’Allemagne avait vraiment d’autres chats à fouetter, la France n’était pas sans redouter que certains de ses Alliés du temps de la Grande Guerre ne viennent troubler sa prise de possession de Skoda… À ce propos, Claude Beaud écrit :
« Une note « secrète » du 19 août 1919 de
A. Fournier, l’audacieux directeur général de Schneider et Cie, à E. Schneider fait état, pour justifier la nécessité d’une action rapide, « des craintes que nous avons au sujet de concurrences italienne et américaine » sur Skoda ; une autre note de mars 1920, qui prélude à la création de l’U.E.I.F., rappelle les nombreuses missions anglaises et américaines nettement appuyées par leurs gouvernements et facilitées par les changes favorables. » (Idem, page 626)

Du côté russe, il n’y a évidemment pas d’autre « concurrence » à redouter que celle d’un système bolchevique dont les responsables français ne s’attendent pas à ce qu’il puisse freiner longtemps les grandes affaires. Ainsi Claude Beaud ne manque-t-il pas de rappeler qu’au moins…
« …jusqu’en 1921, les milieux économiques français pensent que le régime bolchevik est à la veille de son effondrement : la note de mars 1920 envisage de réaliser à partir des bases d’Europe centrale « des programmes ébauchés dès avant-guerre dans la Russie centrale et méridionale et que les événements militaires et la révolution bolcheviste ont interrompus».» (Idem, page 627)

Or, dans ce contexte qui n’allait sans doute pas tarder à repasser au beau fixe…
« Une note de service des finances d’octobre 1921 souligne que « les Établissements Skoda seront les meilleurs agents de la reconstruction industrielle en Russie lorsque celle-ci pourra être entreprise : leur liaison technique et commerciale avec les Établissements Schneider est de nature à leur faciliter l’ouverture des marchés de l’Europe orientale… » (Idem, page 627)

N’oublions pas qu’à cette époque, il ne s’agissait évidemment pas encore de fabriquer des automobiles, mais des canons… Ce qui ne veut pas dire que l’affaire n’allait pas tirer à conséquence pour l’ensemble de la région concernée de l’Est européen. C’est pourquoi Claude Beaud ne peut pas manquer de souligner ce fait que, si
« …dès 1919,
Schneider a acquis le contrôle de Skoda et Berg und Hütten, il était normal qu’il ait d’abord concentré ses efforts sur les deux ensembles industriels les plus importants d’Europe centrale, et sur des industries métallurgiques familières. » (Idem, page 628)

Tandis que le tableau se complète à travers cette image qui en dit long :
« L’Union Européenne s’est efforcée de tisser à travers l’Europe centrale un véritable réseau en toile d’araignée. » (Idem, page 630)

Même si ce n’est pas encore l’Union Européenne d’Ursula von der Leyen, elle paraît en annoncer quelques-unes des caractéristiques, tout en exigeant de remplacer la France de la firme Schneider par l’Allemagne de la firme Volkswagen…

Michel J. Cuny

L’article suivant est ici.

Pour revenir au début de cette série d’articles, c’est ici.


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