L’Empire et ses colonies : tout au fond, à l’Est de l’Europe, le réservoir d’une main-d’œuvre vraiment pas chère…

En étudiant le mode de pénétration des capitaux d’origine européenne – et tout particulièrement allemande – dans les pays de l’Europe centrale et orientale (PECO), nous avons constaté qu’en dehors des grosses entreprises qui ont pu être saisies, entièrement ou en partie, par des investissement directs étrangers (IDE) manifestant la puissance financière, économique, technique et intellectuelle des firmes multinationales (FMN), il ne restait plus, pour le reste de la population travailleuse et des personnages ambitionnant de se lancer dans la grande aventure de l’appropriation privée des moyens de production de nouvelle génération, qu’à se mettre en quête de ce que la nomenclature anglo-saxonne dénomme des… « spillovers ».

Il s’agit, en se saisissant de ceux-ci, de profiter des faiblesses qui mettent parfois les multinationales dans la situation d’échapper quelques morceaux de leur trésor… laissant place alors à des transferts réels de connaissances et de pratiques (les spillovers…) accordées à ce qu’exigent les circuits internationaux de mise en valeur de l’exploitation planétaire des différentes catégories de travailleuses et de travailleurs…

Ce processus ne nuit pas suffisamment aux FMN pour leur être vraiment désagréable… Au contraire même puisque, à travers ces transferts plus ou moins involontaires, ce sont carrément des modes de vie liés à l’économie libérale sous contrôle de la finance internationale qui s’étendent toujours plus loin à l’intérieur de pays qui, autrefois, étaient d’obédience soviétique…

Le moyen d’entrée le plus pertinent et le plus percutant, dans les PECO, de ces firmes à capitaux internationalisés étant la projection, sur les plus beaux morceaux des économies, d’investissements directs étrangers (IDE) qui vont se trouver relayés, un peu plus loin et un peu plus bas dans la structure économique et sociale, par une pluie plus ou moins intense et plus ou moins utilisable des miraculeux spillovers, sans doute avons-nous intérêt à suivre de près les indications que la thèse de doctorat de Naouel Rasouri-Kouider peut nous fournir plus particulièrement quant aux… « canaux de transmission de l’impact des IDE. » (Idem, page 100)

Elle en distingue cinq dont le premier est… cette concurrence qui, après la propriété privée des moyens de production, est la deuxième des dix conditions posées pour garantir l’existence de l’ « économie sociale de marché »… dont Ursula von der Leyen nous a assuré, dans son discours du 16 septembre 2020 devant le Parlement européen, qu’elle était partie intégrante de l’héritage européen…

Voici donc ce qu’en dit Naouel Rasouri-Kouider :
« Les FMN créent une forte pression concurrentielle et les firmes locales vont soit intégrer la nouvelle technologie, soit rationaliser leur processus de production afin de gagner en efficacité. » (Idem, page 100)

La nouvelle technologie sera intégrée, ou bien parce que la FMN concernée s’en mêlera directement, ou bien parce qu’elle laissera tomber, comme par hasard, un peu des connaissances nécessaires à une transformation dont elle ne voudra pas courir elle-même le risque… Grâce à ce talisman, quelle que soit la façon dont il se présentera, certaines firmes locales entreront dans la danse de la concurrence internationale, les autres n’ayant plus guère qu’à mettre la clef sous la porte ou à vendre le fruit d’un travail d’une autre époque à qui elles pourront…

La seconde voie de pénétration des connaissances peut être constituée par une mise à niveau passant directement à travers le partage d’activités ciblées de R&D (recherche et développement). Reprenons l’expression très significative de Naouel Rasouri-Kouider à ce propos :
« Ce type d’activités va de pair avec une politique de formation adaptée permettant d’augmenter la qualité du stock de capital humain. D’où le développement, à long terme, d’une meilleure capacité d’absorption de nouvelles technologies. »  (Idem, page 101)

Le capital humain n’est certes pas ce qui apparaît du côté de la personne qui travaille… Il s’agit de la valeur que celle-ci prend dans le système d’exploitation qui comporte également des matières premières, des machines, des technologies… qui peuvent très bien finir par se substituer à elle… C’est cela le progrès… Et c’est là tout le sens de la R&D… qui ne peut que tendre à développer la rentabilité générale des capitaux investis ici ou là. Appelés à jouer finalement contre la main-d’œuvre elle-même, les systèmes issus de cette R&D ont d’autant plus de valeur pour les FMN en général que les schémas de pensée qu’ils induisent paraissent aller dans le sens d’un progrès qui n’est pas du tout orienté vers les « consommateurs »… Il vise, d’abord et avant tout, à augmenter la compétitivité de produits… dont l’offre ne tend qu’à reprendre, au moindre coût, les éléments d’un pouvoir d’achat hiérarchisé selon les équilibres induits par les rapports de force installés entre les différentes catégories de la société concernée.

Troisième des pistes par lesquelles les schémas favorables à la dynamique d’intégration de l’économie mondiale sous le contrôle de la finance internationale, et par le biais des IDE, peuvent être diffusés…
« Les FMN assurent une réelle assistance technique auprès de leurs fournisseurs, ce qui doit permettre une amélioration de la qualité technologique des produits et des procédés de la part des fournisseurs locaux. » (Idem, page 101)
…tout en « ringardisant » ceux qui se refuseraient à subir cette influence-là pour plutôt se tourner vers une autre peut-être plus satisfaisante de tel ou tel point de vue non marchand…

Le quatrième circuit de diffusion des messages induisant la « bonne attitude » et les « bonnes pratiques » se signale aussitôt comme une évidence. Voici comment Naouel Rasouri-Kouider le formule :
« Les informations sur les marchés internationaux sont transmises aux fournisseurs locaux par les FMN. » (Idem, page 101)

Elles y mettent donc ce qu’elles veulent… étant elles-mêmes – et sans aucun recours possible nulle part ailleurs – les porte-parole autorisées du grand large :
« Ceci se fait par le biais d’exigences en termes de normes à respecter, à travers des informations sur les consommateurs (l’objectif étant d’adapter la production au marché des biens et services), mais aussi à travers des informations sur les producteurs étrangers (lorsqu’il s’agit de sous-traitants locaux). » (Idem, page 101)

Cinquième et dernier moyen d’action (de pression ?) dont disposent les intérêts étrangers désireux de faire, des sous-traitants tchèques, de bons élèves de la mondialisation impérialiste – de facture allemande : l’imitation… À moins que ce ne soit l’intimidation… En tout cas, voilà en quoi cela consiste, selon Naouel Rasouri-Kouider :
« Les FMN ont un contact physique direct avec les firmes locales, ce qui va faciliter les échanges et la transmission du savoir-faire et des connaissances. » (Idem, page 102)

Même si elle n’a guère tenté de souligner ce fait indubitable que les FMN sont nécessairement venues en République tchèque pour y faire des affaires, Naouel Rasouri-Kouider nous montre qu’il y a tout de même un « petit problème »…
« Depuis 1990, l’économie tchèque est devenue dépendante des investissements étrangers. C’est d’ailleurs une faiblesse pour sa stabilité. La question de l’attractivité du pays est posée. En effet, pour espérer profiter de potentiels spillovers, la République tchèque doit se concentrer sur des politiques la rendant attractive, ce qui signifie aussi qu’elle doit comprendre, en amont, comment les FMN décident de leur localisation. » (Idem, page 176)

Se rendre attractive pour qui ?… Se couler dans les desiderata de qui ?
« Depuis le début de la transition tchèque, les IDE proviennent principalement de l’UE et plus particulièrement d’Allemagne. » (Idem, page 177)

Sur quels critères ? En ayant quel objectif ? Était-ce d’intégrer les PECO dans la dynamique de croissance d’une économie européenne… fraternelle… qui leur ferait oublier les prétendues horreurs du « communisme », alors qu’on se garde bien de revenir sur celles, bien réelles, répandues par l’Allemagne d’Adolf Hitler en Europe centrale, orientale et en Union soviétique : qui donc parle encore des 27 millions de morts engendrées dans ce dernier pays par la barbarie nazie ?

Non. Ce qui compte, c’est la main-d’œuvre qualifiée et la citoyenneté profonde d’une population qui comprend mieux, jour après jour, quel mauvais tour lui a été joué par les Gorbatchev et autres Eltsine… tandis que l’Europe allemande ne fait que la réduire à cette situation de contrée colonisée à l’intérieur même d’une structure qui n’en finit plus de se déliter, et dont la photographie d’ensemble offre un spectacle dérisoire…

La Fiduciaire LPG, cabinet d’experts comptables installé au Luxembourg, nous donne, à la date du 25 mars 2016, cette image criante des Disparités salariales au sein de l’Union européenne (lien) Il s’agit, plus précisément des Salaires minimums appliqués dans chaque état-membre de l’Union Européenne (en euros/mois) 

Comme le remarquent les auteurs, la partie décidément basse du graphique est occupée par…
« Les États qui appliquent un salaire minimum inférieur à 500 euros par mois : Bulgarie, Roumanie, Lituanie, République Tchèque, Hongrie, Lettonie, Slovaquie, Estonie, Croatie et Pologne (il s’agit en fait de tous les pays de l’est qui appartenait à l’ancien bloc soviétique et qui ont intégré l’UE à partir des années 2000). » 

Michel J. Cuny

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