Du petit livret d’épargne populaire à la gestion de capitaux du circuit international : le difficile apprentissage des PECO sous tutelle allemande

Selon Julie Lécuyer, les sociétés multinationales allemandes auraient bien compris l’intérêt qu’elles peuvent parfois avoir, dans les PECO, à avaler certaines petites entreprises plutôt que de les laisser flotter devant elles dans une concurrence qui n’est peut-être pas toujours suffisamment affirmée…
« Afin de réduire, et même parfois de supprimer, les coûts de transaction élevés dans les PECO, tels que l’acquisition d’information, l’établissement de contrat, les négociations, etc., une entreprise internalise ses activités par l’aménagement d’une organisation hiérarchique. C’est-à-dire que la firme intègre en son sein toutes les fonctions de l’approvisionnement à la commercialisation, conserve la maîtrise et l’exploitation de ses avantages spécifiques et organise de ce fait son « marché interne ». » (Idem, page 118)

On peut souhaiter bonne chance à qui souhaiterait faire mieux tout seul et à l’extérieur…

Mais l’affaire de l’engloutissement sans phrases des compléments nécessaires à leurs activités par les multinationales étrangères, et principalement allemandes, peut se décliner de deux façons différentes. Il y a, tout d’abord, la version inter-branche que Julie Lécuyer nous décrit comme ceci :
« Le scénario de la spécialisation inter-branche s’accompagne d’IDE [investissements directs étrangers] verticaux, c’ est-à-dire que les FMN [firmes multinationales] répartissent leurs activités entre les pays en fonction des différents avantages comparatifs. » (Idem, page 118)

Dans chacun des PECO concernés, elles prennent donc ce qu’il y a de meilleur, selon les différents anneaux de la chaîne de production… pour nourrir, en cascade transfrontalière, la totalité de celle-ci.

Voici le second canal :
« Pour ce qui est du scénario à caractère intra-branche, cette spécialisation est renforcée par des investissements horizontaux en ce sens où les firmes implantent plusieurs unités de production pour servir les marchés domestiques, réalisant ainsi des économies d’échelle grâce à l’existence d’avantages comparatifs. » (Idem, page 118)

Ici, il s’agit de jouer sur ce qui ce qui différencie tel ou tel PECO de tel ou tel autre, et sur chacune des étapes sous-traitables du parcours de production à l’intérieur de chacun d’eux… On pourrait appeler cela : faire son marché à l’intérieur des pays…

Nous voyons que l’ensemble de ces pratiques visent à aller puiser la richesse produite dans différents interstices qui sont, en fait, le résultat des faiblesses des systèmes d’organisation locaux… Faudrait-il aller jusqu’à parler d’une stratégie de termites ?…

Pour mieux comprendre ce qui est en question à travers ces diverses façons d’utiliser les IDE, nous allons, cette fois, nous tourner vers la thèse de doctorat présentée en 2015 par Naouel Rasouri-Kouider sous le titre L’impact des investissements directs étrangers (IDE) sur la dynamique industrielle de la République tchèque. (lien)

Il s’agira donc de voir plus précisément ce qui a pu se passer dans l’un des PECO qui avaient réussi à rejoindre l’Union européenne en 2004, et de mesurer ce qu’il en est advenu une dizaine d’années plus tard… Par exemple : la République tchèque aura-t-elle rejoint les standings de vie de ces pays qui l’avaient attirée à eux comme ils avaient fait avec ses 9 compères (Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie) auxquels étaient venues s’ajouter, en 2007, la Bulgarie et la Roumanie, puis, en 2013, la Croatie ?…

Nous pourrions dire que tout aura bien commencé. Lisons Naouel Rasouri-Kouider :
« […] les IDE ont eu un rôle central dans la privatisation des entreprises publiques des PECO dès leur entrée dans l’économie de marché en 1990. Les IDE ont permis de moderniser ces économies et valoriser le capital humain qui était déjà relativement élevé. C’est d’ailleurs pour cela que les IDE ont pu transférer les éléments nécessaires pour permettre une modernisation et adaptation des entreprises privatisées. » (page 28 du document papier)

« Capital humain relativement élevé »… qu’il convenait d’exploiter de la bonne manière ?… Honni soit qui mal y pense… Bien au contraire, sans doute… puisque ce « capital humain » allait enfin pouvoir bénéficier des droits de l’homme, de la démocratie, de la liberté d’expression, etc.

Pas plus naïve qu’il ne faut, Naouel Rasouri-Kouider ne manque pas de nous mettre tout de même un petit peu en garde :
« Aujourd’hui l’ensemble des continents est concerné par les échanges d’IDE. Toutefois, les économies trop dépendantes de ce type d’investissements sont fragiles, car elles dépendent de la stabilité ou l’instabilité économique du monde. Il suffit d’un choc globalisé pour que les flux d’IDE ralentissent au détriment des économies fortement dépendantes. » (Idem, page 36)

Autrement dit, leur bonne santé ne tient qu’à un fil… Serait-ce là tout ?… Qu’en est-il, plus particulièrement, des PECO ?… et plus particulièrement encore, de la République tchèque (un petit peu plus de 10 millions d’habitants) ?…

Encore un petit élément d’alerte :
« Les Tchèques comme l’ensemble des PECO vont voir leurs entreprises se recentrer sur leurs activités principales et vont avoir tendance à abandonner les activités annexes, telles que les activités sociales. » (page 41)

Ne perdons cependant pas de vue qu’en ce qui concerne l’Allemagne, elle arrive avec sa chère « économie sociale de marché »… dont l’ancien nazi Alfred Müller-Armack nous a bien dit qu’il ne faudrait tout de même pas que cela en vienne à coûter trop cher… C’était donc « trop cher » à l’époque de l’inclusion de la Tchécoslovaquie dans le tissu soviétique…

La question du « social » ayant été apparemment réglée dès le début, les choses sérieuses auront commencé aussitôt, et sous deux formes très différentes…

C’est qu’il s’agit de privatiser… pour respecter la première injonction de l’économie capitaliste et plus précisément, dans ce cas, de l’économie sociale de marché d’obédience allemande : La propriété privée des moyens de production. Ce qui veut dire que l’État « soviétique » va immédiatement être sommé d’aller se faire voir ailleurs… emportant avec lui en enfer le… « social », c’est-à-dire les richesses accumulées par le travail des générations précédentes qui auront perdu, dès lors, tout moyen de contrôle sur ce que les « nouvelles autorités » vont faire de leur passé, de leur présent et de leur avenir…

Deux formes, donc, de passage à l’appropriation privée des moyens de production : l’une qui prétend dissoudre cette richesse entre… tout le monde. L’autre qui la place sous la direction des gentils « étrangers » de la démocratie européenne, tout sourire, tellement ils n’en croient pas leur bonheur…

Dans le premier cas, ainsi que nous l’indique Naouel Rasouri-Kouider dans une note du bas de la page 42…
« La privatisation par coupons revenait à permettre à la population tchèque d’acquérir des coupons afin de souscrire à des parts dans des fonds d’investissements. Les gestionnaires de ces fonds placent ensuite l’argent récolté dans les firmes. Ces opérations effectuées, les acquisitions sont transmises aux titulaires des coupons. »

Mais il paraît que l’État « soviétique » n’a pas voulu se laisser chasser comme cela… En conséquence de quoi…
« […] malgré son succès populaire, la privatisation par coupons a été néfaste aux entreprises, n’apportant pas un actionnariat stable, identifié et faisant pression pour dégager des bénéfices. Les fonds qui détiennent les entreprises sont encore contrôlés de près ou de loin par l’État, ce qui aboutit à un manque de transparence et à une absence de restructuration dans les firmes. » (Idem, page 42)

Nous le voyons… Il s’agit d’obtenir que l’actionnariat… fasse « pression pour dégager des bénéfices »… Autrement dit : cet argent-là (du capital !) ne correspond pas vraiment aux gentilles économies qu’on dépose dans une vague Caisse d’épargne…

Décidément, il nous tarde de découvrir la suite !

Michel J. Cuny

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