D’une France, puissance occupante, à une Allemagne réunifiée à sa barbe, et bientôt réinstallée dans les pays d’Europe centrale et orientale (PECO)

Peu désireux de voir l’Allemagne se réunifier selon les conditions posées par les puissances occidentales, et se présenter, de ce fait, sous la bannière de l‘OTAN, Joseph Staline allait bientôt faire aux Occidentaux une proposition qui les aura mis dans un profond embarras. Voici comment Walter Schütze en rend compte :
« Le 10 mars 1952, le gouvernement soviétique envoya aux trois Occidentaux une note proposant de conclure un traité de paix avec l’Allemagne réunifiée, dans les limites territoriales « fixées à Potsdam ». Toutes les forces étrangères stationnées en Allemagne devaient être retirées et le nouvel État aurait un statut de neutralité, disposant cependant de forces armées d’autodéfense. ». (Idem, page 24) 

Ainsi, aussi bien pour les Anglo-saxons que pour les Français, et de même pour les Soviétiques, il allait falloir retirer ses troupes d’Allemagne. Or, pour les Occidentaux, cela revenait à ne plus pouvoir contrôler directement la zone d’influence que Moscou était parvenue à étendre jusqu’aux frontières de ce qui constituait désormais les pays de l’Est… En ce qui concerne la France – plus spécialement dans ses relations avec une Allemagne réunifiée et neutre -, les frontières couvertes par l’Otan se seraient arrêtées, plus particulièrement, le long de la partie du Rhin que les deux pays partagent sur les deux petites centaines de kilomètres qui courent du sud au nord, parallèlement à l’ancienne ligne Maginot…

Voyons la suite des événements telle qu’elle nous est rapportée par Walter Schütze :
« En réponse à l’objection de Washington, Londres et Paris, que seul un gouvernement panallemand issu d’élections libres pourrait en décider,
Joseph Staline leur adressa une deuxième note, le 9 avril, acceptant le principe de telles élections sous le contrôle des quatre puissances. » (Idem, page 24) 

Comme on le constate – avec un certain étonnement pour celles et ceux qui ont avalé sans sourciller toutes ces légendes qui font de lui un monstre – le dirigeant soviétique est ici fort conciliant… Voyons ce qu’en aura dit le camp d’en face, tandis que l’auteur que nous suivons ici ne peut manquer lui aussi de s’inquiéter tout de même beaucoup :
« La coalition de Bonn et les Occidentaux avaient-ils laissé passer la chance qui s’était offerte, au printemps 1952, de rétablir l’unité du pays ? Bien que près de quarante ans plus tard [W.S. écrit en 1991], le débat puisse paraître tout à fait académique, la fin de non-recevoir opposée à
Staline reste un événement capital dans l’histoire de l’après-guerre : elle a eu pour conséquence de figer, à travers la coupure de l’Allemagne, la division de l’Europe en deux camps antagonistes. » (Idem, pages 24-25)

Et cela était bien nécessaire pour permettre à l’OTAN de ne pas reculer de toute l’épaisseur de la RFA… Ainsi n’aurions-nous rien à objecter à cette phrase de Walter Schütze, sauf à proposer d’y remplacer « solidement » par « militairement » :
« Or, ni le chancelier
Adenauer, ni les Occidentaux – exception faite du gouvernement britannique, plus ouvert au dialogue avec l’URSS – ne furent prêts à négocier sur la base des propositions de Staline, car leur objectif prioritaire était d’amarrer solidement l’État ouest-allemand dans l’ensemble atlantique-européen. » (Idem, page 25) 

Au-delà de ce temps où les Occidentaux ont réussi, in extremis, à maintenir et solidifier la division de l’Allemagne pour faire de sa partie occidentale un champion bien à eux, ce sera donc la « doctrine Hallstein » qui viendra diaboliser la République démocratique allemande aux yeux du monde entier en déclarant que, tout pays qui oserait nouer des contacts avec elle, se verrait immédiatement sanctionné – d’une façon ou d’une autre, et éventuellement jusqu’à la rupture des relations diplomatiques – par la République fédérale allemande, pays membre de l’OTAN…

Revenons au mémoire de maîtrise de Julie Lécuyer :
« Pendant un certain temps, les objectifs politiques de Bonn sont atteints : au milieu des années 60, la République fédérale entretient des relations avec 81 États, alors que la République démocratique n’est reconnue à quelques exceptions près que par des pays socialistes. » (
Julie Lécuyer, op. cit., page 47)

Il paraît, cependant, que la « doctrine Hallstein » ait glissé peu à peu dans les oubliettes. Julie Lécuyer nous en donne un exemple qui concerne un de ces pays de l’Est (PECO) qui vont peu à peu entrer dans le champ d’action de l’Allemagne fédérale :
« La fin des années 60 est marquée par une politique étrangère non-conformiste de la Roumanie qui entretient des relations diplomatiques avec Bonn, sans qu’une rupture avec la RDA soit exigée par la RFA et qu’aucune répression sérieuse ne soit exercée par le Kremlin. » (Idem, page 47)

Nous avons gardé à l’esprit cet élément central de la « doctrine », qui était de considérer l’U.R.S.S. comme la véritable clef de la réunification allemande. C’est ainsi que Wilhelm Grewe, son véritable auteur, l’avait présentée dès 1955…

Une quinzaine d’années plus tard, le rapprochement avec le système à la tête duquel se trouve un pays qui a déjà beaucoup dérivé par rapport à ce que Vladimir Ilitch Lénine, puis Joseph Staline, en avaient fait depuis 1917, s’inscrit peu à peu dans une sorte de plan de campagne promu par le nouveau chancelier allemand (1969) : Willy Brandt
« S’amorce alors un changement d’attitude de la RFA envers les PECO et une politique de « détente, entente et coopération » envers ces derniers est désormais établie, rapprochant de ce fait les deux Allemagnes. » (Idem, page 47)

Mais nous voyons également, en suivant le propos de Julie Lécuyer, que la véritable affaire se noue aussitôt avec le grand méchant loup :
« L’ arrivée au pouvoir de
Willy Brandt à Bonn, en 1969, marque les véritables rapprochements diplomatiques de la RFA avec l’URSS et ses pays satellites et confirme la normalisation de ses relations avec ces derniers. » (Idem, page 47)

Ayant en quelque sorte pris la mesure de la faiblesse soviétique réelle – née des conditions dans lesquelles le pays de Staline avait dû faire face à la terrible attaque nazie de 1941 -, et de la vigueur que lui offrait le miracle économique allemand très vite réalisé durant les années cinquante et soixante, l’Allemagne fédérale s’engage dans une politique qui peut paraître très aventurée. Julie Lécuyer nous dit en quoi elle aura consisté :
« Différents traités et accords bilatéraux sont signés entre l’Allemagne et les PECO visant à fournir une régulation légale pour la majorité des sphères de coopération. » (Idem, page 50)

Ici se dégage une conséquence évidemment très importante :
« Ayant accumulé un capital de confiance envers l’Allemagne pendant la Guerre froide, c’est à cette dernière que les PECO feront valoir leur intérêt d’adhérer à l’UE. » (Idem, page 50) 

Si la dynamique de fond du rapprochement avec les PECO est bien allemande – et si, dans son fond, elle vise à obtenir d’un de ces pays tout particulièrement – la République démocratique allemande – qu’il devienne intégrable à ses propres frontières, elle a ouvert la voie à une fracture interne à l’Union européenne elle-même. Ainsi Julie Lécuyer a-t-elle pu écrire ceci qui devrait nous parler aussitôt avec une certaine force…
« On distingue les opposants à l’élargissement, principalement les pays de la « cohésion » et du Sud de l’UE (France, Grèce, Italie, Irlande, Portugal, Espagne) et les partisans du Nord et de l’Est de l’Union (Autriche, Allemagne, Finlande, Danemark, Suède, Grande-Bretagne. » (Idem, page 51)

Du point de vue plus strictement français, et si nous songeons à l’actuelle présence d’Ursula von der Leyen au sommet de l’exécutif européen, voici qui n’est pas spécialement rassurant :
« Malgré les opposants à 1 ‘élargissement, particulièrement la France qui s’intéresse peu à la question et tente même de freiner le processus en exigeant des critères d’adhésion stricts, la Commission européenne partage les vues allemandes. » (Idem, page 51) 

Et pourtant, depuis très longtemps déjà, la France n’avait cessé d’accrocher l’essentiel de ses intérêts fondamentaux au char de l’Allemagne…

Michel J. Cuny

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