Quand la masse travailleuse s’apprêtait à envahir l’État allemand pour y faire valoir ses droits…

De quelle expérience les pères fondateurs de l’ordolibéralisme et de l’économie sociale de marché ont-ils tiré leur approche de la population travailleuse ? C’est ce que la thèse de Raphaël Fèvre va nous aider à comprendre.

En 1951, un an après la disparition de Walter Eucken, pôle principal de l’ordolibéralisme, son assistant de recherche, K. Paul Hensel, écrivait ceci :
« La problématique générale de l’ordre est ainsi déterminée à travers le rôle que joue le pouvoir – privé ou public – dans la vie ordinaire des hommes. En conséquence, l’antagonisme du pouvoir doit être le sujet principal de toute la théorie de l’ordre, dont le problème crucial consiste à explorer comment, justement en face de cet antagonisme, la formation d’équilibres est donc possible à l’intérieur des relations politiques et économiques entre les hommes. » (Thèse citée, pages 27-28)

Du côté privé, nous avons la concurrence ; du côté public, nous avons l’État. Pour l’ordolibéralisme, la première ne peut être vraiment égale à elle-même que si elle bénéficie des soins que la loi peut lui vouer tout au long des événements qu’elle traverse.

Pour situer plus précisément ce que doivent être les rapports entre l’État et une juste concurrence, il avait suffit, pour Eucken et ses disciples, de jeter un œil sur ce qu’ils trouvaient d’éminemment détestable dans la vie politique et économique allemande des décennies précédentes.

Voici comment Raphaël Fèvre s’en fait lui-même l’écho :
« Du point de vue ordolibéral, c’est l’accession de
Otto von Bismarck au poste de chancelier de l’Empire (1871) qui vint bouleverser l’équilibre entre sphères étatique et marchande. En premier lieu, la politique protectionniste menée par Bismarck serait le fruit de « l’union sacrée » entre les grands producteurs industriels et les décideurs politiques, dans une perspective très féodale (Röpke, 1934). En second lieu, parallèlement à cette politique économique dite « d’intérêt national » et de « raison d’État » (Eucken, 1932), voire de « Realpolitik brutale » (Rüstow, 1942), dans l’Allemagne fraîchement unifiée, Bismarck a en particulier promulgué des mesures protectionnistes et développé une politique sociale. » (Idem, pages 188-189 ; je ne retiens pas les indications bibliographiques)

Puisque nous voulons pouvoir considérer la position de la main-d’œuvre dans l’ensemble du système politique et économique prôné par l’ordolibéralisme et, à sa suite, par l’économie sociale de marché, c’est bien sûr la question de la « politique sociale » qui nous intéresse… En quoi aura donc pu consister la « faute » commise, dans cette dimension-là, par Bismarck ?

Selon les textes compulsés par Raphaël Fèvre
« 
Eucken comme Rüstow indiquent les mesures sociales comme une coupable tentative de « consolidation de l’Empire (Reich) à travers les intérêts individuels du travailleur », et qui mena entre autres à « l’affaiblissement du parlement en semant la contestation sur les grandes questions de l’économie au sein des partis influents » (Eucken, 1932). » (Idem, page 189)

D’avoir ouvert le débat des « mesures sociales » devant les parlementaires, aurait aidé à politiser la main-d’œuvre, et à l’inciter à venir peser, de façon plus générale, sur l’ensemble de la politique économique du pays… et cela pour des « intérêts individuels » de travailleurs désormais rangés dans des rapports de classe qui seront venus converger avec les intérêts des entreprises, elles-mêmes protégées de la concurrence extérieure par des mesures protectionnistes qui nuisent aux performances de productivité auxquelles Eucken et ses petits camarades se diront toujours très sensibles.

Du côté politique, Eucken y voit un danger particulièrement redoutable :
« Cette transformation, initiée par la politique bismarckienne, n’a pas conduit à un renforcement de l’État, mais bien au contraire à son affaiblissement, allant jusqu’au danger de sa propre dissolution. (
Eucken, 1932). » (Idem, page 190)

Face à un pouvoir économique qui réunissait, directement et indirectement, certaines grandes entreprises et une partie de la main-d’œuvre, le pouvoir politique tendait à ne plus en être que l’instrument, nuisant ainsi à une concurrence bientôt en situation de ne plus pouvoir lancer aucun signal dont il fût possible de tenir véritablement compte… Le grand bateau de l’Allemagne menaçait de dériver irrésistiblement jusqu’à une quelconque catastrophe…

Reprenons le texte de Raphaël Fèvre :
« L’État n’est plus la source du processus de décision, mais tend à être « l’outil captif des groupes d’intérêt économique », à ce titre il n’agit plus même selon les principes de la raison d’État, mais satisfait aux exigences anti-concurrentielles de certains acteurs privés (
Eucken, 1932). Au niveau national comme international, l’État « tend à se confondre avec les intérêts de certaines entreprises  organisées en cartels » (Eucken, 1932) au moyen d’une politique interventionniste qui s’est considérablement raffinée. » (Idem, page 190)

Mais pour notre propos du moment, le plus significatif est ici :
« De façon analogue, les « masses de travailleurs et employés » pressent l’État d’intervenir dans les négociations salariales, dans ce que
Eucken qualifie de « lutte sur le marché du travail ». » (Idem, page 190)

Les « masses », voilà ce que Eucken n’aime pas du tout… D’ailleurs, il paraît qu’il tiendrait cela plus particulièrement de son père, un certain Rudolf Christoph Eucken (1846-1926), prix Nobel de littérature en 1908… 

Quoi qu’il en soit, voici une petite phrase très significative (Eucken, 1932) que Raphaël Fèvre livre à notre attention :
« La démocratisation des peuples du monde et de leurs passions, les groupes d’intérêt et les forces chaotiques de la masse ont gagné une influence décisive sur la politique étrangère. » (Idem, page 191)

La « massification » aura pris elle-même chez Wilhelm Röpke, l’un des collègues d’Eucken, le titre plus parlant encore de « prolétarisation », c’est-à-dire : « une situation sociale et anthropologique caractérisée par une dépendance économique et sociale, le déracinement, l’encasernement, l’éloignement de la nature et l’anonymat du travail. (1942) ». (Idem, pages 242-243)

Disqualification que Walter, le fils de Rudolf, trouve bon d’aggraver un peu plus en évoquant l’apparition d’un « nouveau type d’être humain (…) : un produit de masse et dont l’existence dépend de l’État » (Eucken, 1948). » (Idem, page 243)

Qu’allait-on bien pouvoir faire de ce drôle de zombie répandu en masse un peu partout en Occident ?… C’est justement à résoudre ce très grave problème que les ordolibéraux auront travaillé, et cela au titre des « forts » qui avaient sous les yeux, à l’échelle européenne, la dynamique des… Fronts populaires…

Leur réponse est en effet dans un document cosigné en 1936 par MM. Franz Böhm, Walter Eucken et Hans Grossman-Doerth (adhérent du parti nazi), et réputé avoir été Le manifeste ordolibéral. On peut y lire ceci :
« L’homme fort ressent une augmentation de sa force lorsqu’il est en mesure d’utiliser sa raison : afin d’illuminer les ténèbres qui enveloppent l’auteur agissant (…). Sur la base de cette conviction, fondée dans l’expérience historique, nous voulons amener la raison scientifique, telle qu’elle s’affiche dans la jurisprudence et l’économie politique, à construire et refaçonner la constitution économique en vigueur. » (Idem, page 212)

Et encore cela :
« Les hommes de science, en vertu de leur vocation et de leur positionnement en dehors des intérêts économiques, sont les seuls conseillers objectifs et indépendants en mesure de fournir un véritable aperçu des relations complexes de l’activité économique et donc de fournir à l’opinion publique et à la politique économique de l’État la base nécessaire au jugement éclairé. » (Idem, page 214)

Le tout étant constitutif de la réalité allemande d’aujourd’hui… en attendant de l’être de l’Union européenne dès que possible.

Michel J. Cuny

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