Quand l’économie sociale de marché se prend pour une copie des jeux du stade…

Nous en avons terminé avec la première rubrique du Décalogue (dans notre langage) mis au point en 2013 par la Fondation Konrad Adenauer. Rappelons qu’elle tenait dans cette affirmation sans détour :
« L’économie sociale de marché, c’est la propriété privée des moyens de production ».

Après analyse, nous pouvons affirmer que le « social » ne vient dans cette formule que parce qu’il s’agit de tenir toute une partie de la population dans la « privation » de tout contrôle sur le système de production et sur tout ce que l’histoire humaine y a ajouté au long de plusieurs millénaires, pour ne pas dire plus… Pommade, mais intelligemment déposée, renouvelée dans les temps voulus, etc…

Voici donc la deuxième rubrique et la gentille illustration qui l’accompagne : « L’économie sociale de marché, c’est une concurrence encadrée par des règles ».

À leurs costumes, nous reconnaissons aussitôt les « forts »… Quant à l’oiseau dans les cieux, il n’est pas spécialement rassurant… Peut-être est-il de leur caste… Ainsi que la gentille dame qui brandit quelque chose qui pourrait aussi bien être une véritable pétoire… Ce doit être l’État de droit, et la force de frappe dont il dispose pour maintenir chacun(e) à sa place dans le système de concurrence présenté ici sous la forme d’un sport… qui va de l’avant.

Faut-il alors penser que, s’il s’était agi de nous montrer des travailleuses et des travailleurs, l’arme ne serait pas nécessairement tournée vers le ciel des grands oiseaux rapaces ?… Elle aurait peut-être à pousser la main-d’œuvre… dans le dos… À moins que les publicités, sans doute éparses sur les chemins des courses ordinaires de la population travailleuse, aient suffi à tracer la route des désirs émiettés qu’on prétend donner régulièrement à brouter à la « poule aux œufs d’or »…

Pour le reste, soyons plus précis :
« L’économie sociale de marché, c’est une concurrence encadrée par des règles parce que « l’économie de marché » est une « économie concurrentielle ». La concurrence libère des forces créatrices qui contribuent à l’augmentation de la prospérité, à la création d’emplois et qui maintiennent la stabilité des prix. » (
Siegfried F. Franke – David Gregosz, op. cit., page 23)

Sans doute y a-t-il deux formes de prospérité… Celle qui concerne tout d’abord les « propriétaires privés des moyens de production ». Appelons-la globalement : leur profit. Ensuite, celle qui concerne la main-d’œuvre attelée, par le pouvoir d’achat qu’on lui concède, à la consommation des biens qui viennent à sa portée en passant généralement par le sas de la publicité et des modèles de vie qui lui sont peu à peu fournis pour l’aider à suivre la bonne voie : celle qui correspond globalement à l’économie sociale de marché… et qui la trouvera adaptée à la « création d’emplois » issue des capacités d’initiative du camp d’en face… Il nous reste maintenant à intégrer, à ces deux univers de prospérité, l’outil de mesure adéquat : « la stabilité des prix »…

Dans l’immédiat, l’équilibre introduit entre les « forts » et les « faibles » ne permet pas de redouter que la liberté de choix n’y soit pas, d’un côté et de l’autre, mais selon des modalités différents. Pour les premiers, la liberté consiste à pouvoir participer au jeu de l’appropriation privée des fruits du travail d’autrui. Pour les seconds, il s’agit de jouer au petit jeu qui consiste à se glisser dans toutes les occasions favorables que peut laisser la concurrence interne à la main-d’œuvre… avec comme point de mire, une consommation accrue et même parfois un accès à la catégorie des « forts » et dans le champ même de la propriété privée des moyens de production. Chemin inverse des « forts » décidément frappés par les aléas de la vie économique…

Avec les petits camarades de la Fondation Konrad Adenauer, reprenons la question de l’instrument de mesure qui est, selon eux, parfaitement intégré à la fée concurrence :
« La concurrence, garant de liberté, n’est pas synonyme d’une méconnaissance de ses fonctions économiques, au contraire, elle permet le bon fonctionnement du système des prix sur des marchés libres. Parmi ces fonctions nous pouvons mentionner :
1. LA FONCTION DE SIGNAL
2. LA FONCTION DE MOTIVATION
3. LA FONCTION DE PILOTAGE ET
4. LA FONCTION DE CONTRÔLE. » (Idem, page 24) 

Entrons dans quelques détails… qui permettent aussitôt de voir que la rémunération de la main-d’œuvre est, elle aussi, prise dans la danse… de la « fonction de signal » :
« 1. Les prix – qui comprennent aussi les salaires, les traitements et les honoraires – envoient des signaux aux entreprises, aux clients et aux salariés et travailleurs si et dans quelle mesure il est rentable de s’engager dans une branche donnée, de fournir des produits ou des services, ou de participer à une formation continue pour exercer une certaine activité. » (Idem, page 24) 

Cette partie-là est parfois oubliée lorsqu’il est question de concurrence auprès des consommateurs : on leur tient le langage de la baisse ou de la hausse des prix d’achat des éléments qui leur permettent de survivre, ou de s’amuser un peu. Ils peuvent ne pas mesurer le fait que cette partie-là de la concurrence ne se fait que parce que la concurrence qui les menace eux-mêmes dans leur emploi est la seule qui vaille vraiment en système capitaliste… L’autre n’en est qu’une conséquence, finalement très indirecte et plutôt bénigne… Or, c’est bien cette concurrence interne à la main-d’œuvre qui est soulignée dans la point 2 de la fonction de motivation :
« 2. La concurrence motive les acteurs à se comporter en conséquence. » (Idem, page 24)   

Le point 3 (fonction de pilotage) nous met, lui, dans le camp de la concurrence pour les « forts »…
« 3. Elle contribue à ce que les facteurs de production (le capital et le travail) soient orientés vers les domaines ou secteurs les plus porteurs. » (Idem, page 24)   

De même, pour la quatrième rubrique :
« 4. Le contrôle se fait en comparant les résultats envisagés avec les résultats effectivement atteints. »

Mais la vraie surprise est dans cette cinquième rubrique qui ne nous avait pas été annoncée, et qui boucle la boucle de l’économie sociale de marché sur le calcul qu’en font les propriétaires des moyens de production… En effet, elle commence par une égalité qui est, en quelque sorte, une façon de nous clouer le bec, comme si nous avions été pris(e)s, nous aussi, dans le piège d’une réflexion qui nous a enfermé(e)s Voyons cela…
« 5. = 1. Le résultat de cette comparaison, qu’il soit satisfaisant ou non – causant des pertes ou ne produisant que de maigres revenus – est lui-même un nouveau signal. Ainsi, la boucle est bouclée et tout recommence à nouveau : le nouveau signal motive, guide les facteurs de production et le résultat de ces activités doit de nouveau être évalué. » (Idem, page 24)

Cependant, la logique intraitable qui paraît agir ici ne suffit pas. Nous le savons, laissée à elle-même, la concurrence pourrait être dangereuse. C’est ce sur quoi les pères fondateurs, Eucken et autres, ont insisté. Nous allons donc voir maintenant ce que peut et ce que doit être le rôle de l’État régulateur…

(À suivre)

Michel J. Cuny

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