Quand l’économie sociale de marché joue au chat et à la souris avec la main-d’œuvre…

Dans ce document de propagande à prétention plus ou moins scientifique mis en circulation en 2013 par la Fondation Konrad Adenauer, nous avons une version aseptisée de ce que Walter Eucken – l’un des pères fondateurs de l’économie sociale marché et, plus particulièrement, de ce qui en constitue l’arrière-plan ordolibéral -, pouvait écrire dès 1940 de façon bien plus directe :
« La poursuite du pouvoir est un instinct vital de l’homme. En même temps, c’est une force historique constructive de plus grande ampleur. Parfois au service d’une plus haute valeur. Souvent cependant, la soif de pouvoir est elle-même à l’origine de la volonté de puissance. » (Repris par
Raphaël Fèvre, thèse citée, page 168.)

Voici plus précisément de quoi il peut s’agir :
« Fréquemment, l’individu le plus fort est justement celui qui passe outre les principes moraux et juridiques. Pire encore : la violation consciente de tels principes accorde souvent un avantage dans la lutte pour le pouvoir. Dans ce cas, la force décide. Nombre d’actions efficientes de l’Histoire sont simultanément des crimes couronnés de succès. » (Idem, page 168) 

Ce qui signifie que les « forts » ont bien besoin de leur force… et qu’ils ne doivent jamais manquer de l’utiliser si cela est nécessaire, et même jusque par-delà la loi… qui doit cependant être faite pour eux, tout en ne leur permettant tout de même pas d’aller jusqu’à nuire à l’ensemble de l’équilibre requis par… l’économie sociale de marché qui protège le bon état du système d’exploitation des « faibles » par les « forts ».

Cependant, en 1940, le côté brutalité créatrice paraît conserver une sorte de privilège dans l’esprit d’un Walter Eucken qui a déjà pu constater, dès l’année précédente, comment la force militaire allemande avait, pour sa part, plié la Pologne (entre le 1er septembre et le 9 octobre 1939), tandis qu’il en irait de même, et dans des délais comparables, pour la France (du 10 mai au 17 juin 1940)…
« Aujourd’hui encore, de nombreux économistes semblent toujours dans l’incapacité d’apprécier combien l’histoire économique est pleine de luttes brutales pour le pouvoir. » (Idem, page 171)

A priori, il paraît qu’une dizaine d’années plus tard, le même homme se montre un peu plus prudent quant à la balance des avantages et des inconvénients de la brutalité, y compris en économie :
« L’Histoire est pleine d’abus de pouvoir. La possession de pouvoir provoque des actions arbitraires, menace la liberté des individus et détruit des ordres matures et bons. » (Idem, page 169)

Ainsi, une fois qu’elle a bien distingué ce qui est dû aux « forts », l’ « économie sociale de marché » peut se tourner vers le rôle que vont devoir tenir les « faibles »… Cela reviendra pour eux à s’inscrire avec toute l’efficacité possible dans un champ prédéterminé par la volonté des premiers. Reprenons, à ce propos, le document de la Fondation Konrad Adenauer :
« L’initiative privée, la créativité, l’esprit de risque et les capacités dispositionnelles s’adressent à des objectifs méta-économiques tels que le pouvoir, le prestige et l’aspiration à la propriété qui, à leur tour, incitent à davantage de performances. » (
Siegfried F. Franke David Gregosz, op. cit., page 21)

Une fois qu’elle s’est bien chauffée à tout ce qui vient si délicieusement lui chatouiller l’imagination…
« La propriété privée se sert de la motivation à la performance comme levier pour regrouper et employer les facteurs de production d’une économie moyennant une bonne adaptabilité, de manière à ce que la société soit approvisionnée en produits et en services de qualité et de quantité suffisante. » (Idem, page 21)

Traduisons : il s’agit de procurer aux « faibles » le moyen de faire valoir l’essentiel de leurs désirs dans le champ des objets qu’on lance à la conquête de leur pouvoir d’achat, et qui viendront, d’une façon ou d’une autre, occuper leur esprit, leur temps et leur espace… En effet…
« C’est dans cet aspect que réside l’utilité pour les citoyens non propriétaires des moyens de production, c’est-à-dire pour la majorité des salariés et leurs familles. » (Idem, page 21)

Ces objets de consommation doivent être produits et mis en circulation à bon escient, préoccupation qui doit sans doute s’étendre jusqu’aux contenus qui transiteront par les médias ou par l’enseignement de quelque niveau que ce soit. Les auteurs ne se font d’ailleurs pas faute de l’avouer très tranquillement, mais en prenant cela à partir de ce qui est, pour les propriétaires des moyens de production, le bon bout… Ils doivent ne surtout pas nuire à ce que nous pourrions appeler : la poule aux œufs d’or. Voici ce qui doit retenir leur attention :
« La propriété privée des moyens de production n’est pas sans risque car la propriété confère à ceux qui la détiennent des avantages stratégiques sur la masse des travailleurs qu’ils peuvent exploiter. De mauvaises décisions peuvent avoir des conséquences pour de nombreuses familles. » (Idem, page 21)

La conscience de ce que sont les forces des « forts » par rapport aux faiblesses des « faibles » induites par le système de domination en quoi consistent les systématisations sournoises de l’économie sociale de marché est telle qu’il faut porter le souci de la situation des classes travailleuses en général jusqu’à ne pas permettre leur autodestruction :
« La propriété privée des moyens de production peut ouvrir la porte à la manipulation forçant durablement des personnes à exercer des activités qu’elles ne veulent pas faire, qu’elles refusent ou dont elles ne comprennent pas l’utilité. A l’idée de l’exploitation d’autrui esquissée ici, il faut encore ajouter le risque de l’auto-exploitation du propriétaire et des membres de sa famille qui le soutiennent. » (Idem, page 21)

Mieux même, parmi les « forts », il faut éviter un effondrement des moins « forts »…
« Finalement, les propriétaires des moyens de production d’un secteur d’activité peuvent aussi s’entendre au détriment de leurs fournisseurs ou de leurs clients finaux, ce qui diminue l’utilité et l’efficacité de la propriété privée pour la société. » (Idem, page 21)

Tous ces effets de structure, qui ne laissent rien présager de bon de la violence inhérente au système organisé et maintenu, au plus haut de sa hiérarchie, par l’État de droit, nous permettent d’anticiper sur la place d’étrangleuse que paraît devoir y occuper la cogestion… dont nous avons toutes et tous entendu parler à propos du système de travail allemand, et que nous voyons apparaître ici sous le bras d’un personnage qui ne peut que nous faire, d’avance, un effet sinistre :
« Un certain droit de participation des travailleurs (cogestion) – et non l’hétéronomie – font partie, selon
Alfred Müller-Armack, de l’économie sociale de marché » (Idem, page 21)

Que faut-il entendre par « hétéronomie » ? Pourquoi cet ancien nazi redoute-t-il tout spécialement celle-ci ? Et pourquoi y avoir remédié par la « cogestion » ?

Avant de reprendre cette question sous un angle plus vaste, nous pouvons tout d’abord nous arrêter à ceci que nous rappelle Raphaël Fèvre dans sa thèse de doctorat à propos de l’Histoire récente de l’Allemagne :
« La politique sociale de Bismarck peut être interprétée comme une stratégie de stabilisation en vue d’endiguer la montée du sentiment révolutionnaire et de saper certains fondamentaux du discours marxiste du parti social-démocrate. » (
Raphaël Fèvre, thèse citée, page 41)

Il s’agissait d’éviter de voir la classe ouvrière allemande se mettre en position de sécession (hétéronomie) par rapport à un capitalisme allemand qui commençait à entrevoir les merveilles qu’il se sentait en situation de produire à condition que l’État l’aide un peu, beaucoup…

Cette façon d’amadouer la base ne paraissant plus suffire au milieu du XXe siècle, il s’agissait d’obtenir quelques accommodements avec certaines directions syndicales, à condition qu’elles renoncent définitivement à toute pensée rebelle…

Michel J. Cuny

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