L’économie sociale de marché, ou comment se jouer des « faibles » pour mieux faire croître les « forts »

Avant de quitter ce côté « libéral » qui qualifie la deuxième des cinq qualités dignes d’être mises au compte de l’ « économie sociale de marché » par les auteurs qui en font la promotion à travers la Fondation Konrad Adenauer, nous allons pouvoir nous arrêter un peu sur ce qui se trouve dans une saisissante continuité avec des termes que nous avions déjà vu paraître et produire sur nous une impression tout de même un peu désagréable.

Et tout d’abord celui qui était censé qualifier le régime nazi : « dictature de droit » (page 8 du document cité ici). Ce qui donnait ensuite une fâcheuse allure à la formule, désormais tellement courante en Occident, d’ « État de droit » (Idem, page 11) … d’autant que pour l’atteindre, il nous avait fallu transiter par la formule du « concept ordonnateur de l’Etat » cousin de la « notion de l’ordolibéralisme »  (Idem, page 9), et tandis que nous savons maintenant que, dans le système politique qui devrait se trouver lié à l’ « économie sociale de marché », l’État trouve son fondement dans des élections qui sont le seul temps où l’on devrait « pouvoir s’exprimer et agir librement en sa qualité de citoyen » !… ce qui laisse à l’État tout le reste…

Car si nous avons bien vu le rôle les relations de concurrence dans un contexte où il ne s’agit pas de rendre quiconque meilleur que la nature et son histoire propre ne l’ont fait…
« ces relations définissent l’économie de marché comme libérale tout en soulignant l’importance du rôle de l’Etat. » (Idem, page 14)

Plus précisément…
« C’est à lui de fixer les règles, à veiller à leur respect, à sanctionner leur violation et, le cas échéant, à les adapter. Pour utiliser une image : l’Etat doit être un « arbitre » fort et fiable capable de résister à la tentation de participer lui-même au jeu ou à favoriser certains joueurs ou équipes. » (Idem, page 14)

Mais comme cela n’est qu’un jeu… aucune conséquence grave n’est à en redouter… Et rien n’empêche de redonner en écho et en italiques dans la marge, cette formule décidément bien frappée :
« L’État doit être un « arbitre » fort et fiable. » (Idem, page 14)

…fort en face des uns, pour être fiable auprès des autres…  Et nous voici arrivé(e)s à la quatrième caractéristique remarquablement positive de l’économie sociale de marché, qui est d’être « efficace et écologique ». 

Voyons comment cela se décline…
« Dans une économie de marché les développements erronés et les pertes se voient plus vite que dans une économie centralisée parce que les acteurs économiques qui ne veulent ou ne peuvent pas s’adapter risquent aussitôt d’en subir les conséquences. » (page 14)
 

Nous avons bien lu… Il y a, parmi les « acteurs économiques », ceux qui « ne veulent pas » et ceux qui « ne peuvent pas » s’adapter… Dans une situation donnée, cela veut dire que, par rapport à l’allure que prend l’évolution, il y a des forts et des faibles, sans qu’il puisse être question, en aucune façon, de prétendre modifier quoi que ce soit à ce qui ne peut plus être vu que comme une fatalité… Voilà ce qui garantit l’ « efficacité » de l’économie sociale de marché… Ne surtout pas donner aux « faibles », dans le processus d’ensemble, plus de place qu’ils n’en méritent, et ne surtout pas aller entraver les « forts » qui sont justement le sel de la société libre et, par conséquent très « efficace » !…

Mieux et plus rapidement se fera le tri entre les forts et les faibles – selon la discipline envisagée -, mieux l’économie se portera – et la politique avec elle…
« A la différence de l’économie dirigée, les systèmes d’information, de contrôle et de réaction sont plus rapides dans une économie de marché basée sur un ordre spontané. Les effets négatifs des erreurs d’appréciation sont, par conséquent, limités, les économistes parlent à ce propos de la combinaison des coûts minimaux, autrement dit d’une allocation optimale des ressources et d’une minimisation des gaspillages, deux aspects qui contribuent à la protection de notre environnement. » (Idem, page 14) 

Ce qui veut bien dire que c’est le renvoi des « faibles » hors de tout ce qui peut marcher sans eux qui est garant, à la fois, de la propreté générale du monde et de la baisse des coûts de la survie et du bien-être des seuls qui vaillent : les « forts »…

Or, voici que survient à point la quatrième rubrique : « Le social »… Que va-t-il bien pouvoir se passer ?… Première remarque : c’est l’aspect qui requiert le plus de place dans le catalogue… Ce qui est, en soi, une assez bonne nouvelle, compte tenu de ce que les « faibles » savent devoir redouter de l’univers dans lequel on prétend les jeter, ou duquel on prétend les faire sortir dès la première occasion où il sera possible d’en espérer de bons résultats pour les « forts »…

Allons-y :
« L’économie de marché est « sociale » sans qu’il soit nécessaire de lui apposer cette épithète étant donné que ses aspects démocratiques et libéraux contiennent des éléments sociaux et parce que l’allocation efficace des ressources est un comportement social. » (Idem, page 14) 

Tout va déjà tellement bien, qu’il n’y a évidemment rien à corriger… Les aspects démocratiques (la concurrence du chacun pour soi) et libéraux (ne rien toucher à la production naturelle et historique des « forts » et des « faibles »), voilà du « social » et du vrai !… Et du tellement vrai, qu’il n’est pas même nécessaire d’y accoler ce terme de « social » qui est décidément de trop !…

Alors !… Alors, l’ancien nazi Alfred Müller-Armack voudrait tout de même pousser ici sa petite chanson, pour bien enfoncer le clou… de l’ « économie (tout de même) sociale de marché », puisque c’est lui l’inventeur d’une formule qui fait valoir ce « social » qui est pourtant intégré d’avance dans une machine qui dévore du « faible » comme c’est pas possible…
« Elle est sociale parce qu’un marché qui fonctionne selon les principes esquissés ci-dessus augmente le revenu national, ce qui a son tour permet la mise en œuvre des mesures sociales à travers une répartition secondaire – comme l’a souvent souligné
Alfred Müller-Armack – et garantit une participation à la prospérité et parce que c’est la condition même d’une politique sociale solidaire qui ne se contente pas de distribuer de « petits cadeaux » ou de gérer la pénurie. » (Idem, page 14)

Allons bon ! Et que fait-elle donc en plus ?… Elle met en place la « subsidiarité » et la « solidarité », c’est-à-dire quelque chose « en plus », qui fonctionne si besoin… En effet, les « faibles » ne doivent pas sortir tout à fait de la société : on ne sait jamais… Ces machins-là, ça peut toujours servir à quelque chose… Ainsi, comme l’affirment les auteurs de la Fondation Konrad Adenauer, inspirés par l’esprit d’un Müller-Armack de combat :
« Dans une société de masse caractérisée par la division du travail, l’individu – qu’il vit seul ou en famille – n’est que partiellement capable de veiller à son bien-être et à celui des siens pendant des moments difficiles (chômage, maladie, vieillesse). La subsidiarité doit être complétée par la solidarité de la société. » (Idem, page 14)

Évidemment, tout cela, c’est plus de la « charité » que du « social »… Mais, enfin, c’est toujours mieux que rien… puisque ça vous a un petit côté « pommade »… Et ils l’avouent, les gentils porte-parole du bonhomme Alfred : il ne s’agit tout de même pas de faire que les « faibles » puissent retrouver un certain esprit critique, tout en se serrant les uns contre les autres…
« Dans sa « formule irénique »
Alfred Müller-Armack souligne l’importance des syndicats forts sans orientation idéologique, il s’est même prononcé en faveur de syndicats unitaires à la place des syndicats politiques afin qu’ils ne soient pas divisés par la politique comme sous le Troisième Reich. » (Idem, page 14)

Vous reprendrez bien un peu de « pommade », alors… Non ?…  Mais si, mais si. Ça n’a jamais fait de mal à personne…

Michel J. Cuny

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