Ludwig Wilhelm Erhard (1897-1977) entouré de la fine équipe de l’ordolibéralisme et de l’économie sociale de marché

Si le gros document mis en circulation en 2013 par la Fondation Konrad Adenauer à propos des origines doctrinales de l’ « économie sociale de marché » ne nous dit rien de la longue fréquentation établie entre deux des personnages principaux de cette aventure – Alfred Müller-Armack et Karl Schiller – et le parti national-socialiste, fréquentation qui ne finirait qu’avec la mort d’Adolf Hitler en avril 1945, ses auteurs n’hésitent pas à introduire l’ordolibéralisme – prédécesseur, à sa façon, de l’économie sociale de marché – par ces mots qui pourraient presque nous faire venir la larme à l’œil :
« Dans ce contexte, « l’Ecole de Fribourg » s’est particulièrement distinguée. Les pères spirituels de cette école ont développé leur concept social parfois au mépris de leur vie et en risquant la prison, un fait souvent négligé en raison de la critique acerbe du néo-libéralisme aujourd’hui très en vogue. »  (Idem, page 9)

La suite immédiate fait alors place à quelques noms sans doute très bien choisis…
« Parmi ces personnes, il faut nommer des économistes comme
Walter Eucken, Constantin von Dietze, Adolf Lampe et le juriste Franz Böhm. » (Idem, page 9)

Si maintenant nous nous référons à la thèse de Raphaël Fevre (lien), nous pouvons y trouver ces deux questions évidemment très pertinentes :
« Lorsqu’ils en appellent à un État fort, les ordolibéraux apportent-ils leur soutien à l’État national-socialiste qui vient de s’établir suite à la nomination d
’Adolf Hitler au poste de chancelier le 30 janvier 1933 ? Plus généralement, quel a été le positionnement des ordolibéraux vis-à-vis du nazisme ? » (Raphaël Fevre, op. cit, page 13)

Compte tenu de la facilité avec laquelle MM. Siegfried F. Franke et David Gregosz nous jettent la poudre aux yeux d’un héroïsme d’à peu près trois francs six sous, il n’est pas nécessaire d’aller plus loin que de leur rétorquer ceci que nous délivre la précieuse thèse de doctorat à propos de la partie de ces relations qui ne peuvent que nous paraître un peu inquiétantes, soit…
« la participation aux débats sur la mise en place de certaines réformes économiques officielles (
Erhard et Miksch), parfois accompagnée d’une adhésion au parti nazi (Müller-Armack, Großmann-Doerth), allant jusqu’à l’enthousiasme affiché (Stackelberg), au moins dans les premières années ». (Idem, page 13)

Aussitôt, nous avons repéré le brave Alfred Müller-Armack, inventeur du terme même d’« économie sociale de marché »… Ce qui ne doit pas nous détourner d’aller voir d’un peu plus près le dernier cité : Stackelberg. Le voici, sous la plume de Raphaël Fevre, pour la place qu’il a pu prendre dans la mise au point de l’ordolibéralisme :
« Les travaux de
Stackelberg (1934b) sur l’analyse des structures de marchés sans équilibre (oligopoles et monopoles bilatéraux) est […] indispensable pour reconstruire les fondements du marginalisme littéraire des ordolibéraux. » (Idem, page 30) 

Ce cas, s’il est criant, ne doit pas nous faire glisser un peu trop vite sur ce M. Erhard qui se trouve dans la parenthèse de ceux qui n’ont pas hésité à s’associer aux discussions avec les nazis à propos de telle ou telle réforme économique… Nous tenons là le principal artisan du miracle économique allemand d’après la Seconde Guerre mondiale… sous des identités différentes, puisque Ludwig Wilhelm Erhard aura été, tour à tour, et parfois simultanément : ministre fédéral de l’Économie (1949-1963), vice-chancelier fédéral allemand (1957-1963),  chancelier fédéral allemand (1963-1966).

Voici comment le document de la Fondation Konrad Adenauer – du nom de celui qui était chancelier d’Allemagne tandis que lui-même était, tour à tour, ministre de l’Économie, puis vice-chancelier – nous présente la place qu’il a pu prendre en Allemagne dès 1949 :
« 
Ludwig Erhard reprend les principes de l’ordolibéralisme en y ajoutant les défis particuliers auxquels les dirigeants politiques de la jeune République fédérale d’Allemagne étaient confrontés. Il fallait reconstruire les villes et les infrastructures économiques détruites mais également surmonter les conséquences de la division politique et économique de l’Allemagne. Sans oublier le travail gigantesque qui consista à s’occuper d’environ neuf millions de réfugiés et de personnes déplacées et à les intégrer dans la société. » (Siegfried F. Franke David Gregosz, op. cit., page 10)

Immédiatement, nous apprenons ceci :
« Le concept de l’économie sociale de marché développé par
Ludwig Erhard peut être résumé en deux phrases clés : « la prospérité pour tous » et « la propriété pour chacun » » (Idem, page 10)

Comment ne pas s’en réjouir ?…

Mais, minute, papillon !… C’est un peu plus compliqué tout de même… Même si MM Franke, Gregosz, et Cie y vont ici tout aussi prudemment qu’en ce qui concerne le versant des soubassements nazis du « miracle allemand », il paraît qu’il y avait deux étapes à franchir… Voici pour la première :
« 
Erhard souligna qu’une économie de marché au sens propre du terme était par essence une économie sociale pour la simple raison qu’elle crée plus d’emplois productifs et génère plus de revenus qu’une économie limitée par la planification. » (Idem, page 10)

« Productifs » de cette plus-value qui donne tout son sel à l’exploitation du travail par le capital… qui ne peut elle-même se faire selon les règles de l’art qu’en induisant une concurrence permanente à l’intérieur de la main-d’œuvre de quelque niveau qu’elle soit, ce qui ne saurait que se traduire, de temps à autre, et pour telle ou telle couche de la population, par du chômage, des salaires plus ou moins ramenés vers un minimum vital qu’on pourra dire « salaire minimum garanti », si l’on veut… Et voilà « la prospérité pour tous » ramenée à la charité « publique »…

Tournons-nous maintenant vers la seconde étape… Elle concerne « la propriété pour chacun »… selon le même Erhard
« Cette exigence devait non seulement permettre à la population de se constituer une épargne et d’accéder à la propriété de son logement, elle prévoyait également la participation de larges couches au capital de l’économie nationale. » (Idem, page 10)

« Participation » de « larges » couches de la population… à l’exploitation du travail de… qui ? Et voici notre brave Müller-Armack qui vient appuyer une explication qui montre bien qu’il va y avoir du grabuge, ici ou là, dans la société qui s’annonce… et pas seulement en cas de maladie ou de grand âge… tandis que l’actionnariat (ou la participation aux résultats des entreprises) pourrait remédier à tout, y compris auprès des plus démunis… ce qui ne peut être qu’une aberration… Mais ils n’hésitent pas :
« 
Erhard et Müller-Armack se réfèrent souvent à la dignité humaine qui implique qu’en cas de besoin l’homme puisse certes avoir recours aux assurances solidaires mais qu’il doit également pouvoir compter sur l’aide de sa famille – conformément au principe de subsidiarité – ainsi que sur des revenus issus de sa participation au stock de capital afin de ne pas dépendre de sa propre force de travail qui peut diminuer en raison d’une maladie ou de l’âge. » (Idem, page 10)

Et voici que l’Alfred ne peut manquer d’y ajouter son petit grain de sel en lançant ce qui aura été tout simplement le grand slogan du fascisme mussolinien :
« La réconciliation entre le capital et le travail » (Idem, page 10)

Nous n’allons pas tarder à voir cela un peu plus dans le détail…

Michel J. Cuny

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