Le premier temps de la colonisation : « Ôte-toi de là, que je m’y mette ! »

Nous avons donc découvert que l’un des ancêtres, à la neuvième génération en ligne directe, de l’actuelle présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, était un Britannique, John Ladson (1665-1698) qui, après être venu d’Angleterre à la Barbade, s’était installé en Caroline du sud en 1679, grâce à une concession de terre placée sous l’autorité du roi d’Angleterre Charles II au titre d’une colonisation dont nous allons étudier les modalités d’installation grâce à Lawrence Aje et à son article : Les politiques publiques de peuplement de la Caroline du Sud au prisme de la servitude sous contrat et de l’esclavage, 1670-1776. (lien)

Le titre lui-même nous introduit à une différence de statut nécessairement significative : si la main-d’œuvre comporte des esclaves – qui peuvent être vendus comme le seraient des objets -, on y trouve également des serviteurs qui ont vendu leurs services pour une durée donnée qui peut être de quelques années… et qu’ils ne peuvent tenter de raccourcir sans encourir quelque punition…

Lawrence Aje nous apprend tout d’abord ceci :
« Les colons reçoivent une concession de terre dont la taille varie selon l’époque, le sexe et l’âge des bénéficiaires mais également du nombre de serviteurs sous contrat ou d’esclaves que ceux-ci importent dans la province. » (op. cit. alinéa 2)

Nous imaginons John Ladson lancé dans cette aventure qui n’a pas dû l’amuser tous les jours… Nous voyons d’ailleurs qu’il sera mort à l’âge de trente-trois ans ! Dans des circonstances sans doute assez comparables, son fils, le capitaine Thomas Ladson (1690-1730) a vécu quarante années, son petit-fils, William Ladson, né aux environs de 1725 et décédé en 1755, n’aura survécu, lui, qu’une trentaine d’années…

Finalement, dans cette lignée masculine, c’est bien le dernier venu, Major James Henry Ladson (1753-1812) qui aura eu la vie la plus longue : 59 années…

Reprenons le fil des explications de Lawrence Aje… Elles vont nous permettre de comprendre qu’il ne s’agissait pas non plus d’arriver là comme de simples parvenus…
« Après 1682, on réduit le nombre d’acres dont peuvent bénéficier les colons de 150 à 50 acres, quelle que soit leur condition juridique. La diminution dans le temps de la taille des concessions octroyées vise à favoriser la cohésion du peuplement du territoire. Pour des raisons de sécurité, on juge préférable que les habitations ne soient pas trop éloignées les unes des autres. » (Idem, alinéa 2)

Population de propriétaires blancs… au milieu de ce qu’ils peuvent sans doute regarder, de temps à autre, comme une jungle. C’est que, pour eux, il s’agit de se rendre maîtres d’un système d’accumulation primitive qui n’est encore qu’une sorte d’invention sur un terrain et dans des conditions de mise au travail d’autrui qui sont très aléatoires ainsi que nous l’apprenons aussitôt …
« Car bien qu’il vise en premier lieu à pallier le manque de main-d’œuvre, le recrutement des colons, libres ou serviteurs engagés, est indissociable de la politique de peuplement de la Caroline du Sud par une population blanche, notamment masculine, susceptible de renforcer la sécurité de la colonie contre une menace extérieure amérindienne, mais également contre une menace intérieure, les esclaves dont la population ne cesse de croître au XVIIIe siècle. » (Idem, alinéa 2)

Sans doute pouvons-nous penser qu’il y a là les prémices d’une stratification sociale dont les deux pôles extrêmes sont représentés par les propriétaires blancs, d’une part, et les esclaves noirs, de l’autre, sans qu’il soit possible de ne pas ressentir cette impression qu’il y aurait, dans les deux cas, une sorte de pléonasme… Entre les deux, différentes catégories que nous ne connaîtrions pas encore… Mais, en rester là, ce serait oublier de tenir compte de cette population amérindienne qui, d’avoir été chassée hors de ses terres ancestrales d’une façon qu’on peut imaginer plutôt martiale, ne peut plus apparaître que comme une menace, ainsi que Lawrence Aje nous le signale. Une menace qui concerne la « colonisation » en tant que telle, et non pas même comme une organisation sociale déterminée…

Ainsi l’équilibre interne ne pourra-t-il pas se faire – ou se défaire – sans tenir aucun compte de l’éventuelle pression extérieure… qui pourrait réconcilier tout le monde ou presque à l’intérieur, ou, au contraire, offrir aux révoltes intérieures le moyen de ne pas se sentir absolument seules par rapport à la hiérarchie blanche.

Voici donc la très dangereuse situation des Ladson… Mais la notion de colonisation ne se conçoit guère sans qu’à l’extérieur et même par-delà les mers, il se trouve un tuteur qui la range dans le cadre d’une  politique étrangère déterminée…  Appliquons cela à la Caroline du sud… Le premier, John, qui y arrive en 1679, puis le second, Thomas (1690-1730), ont dû expérimenter eux-mêmes les effets bénéfiques de ce que Lawrence Aje nous indique ici :
« Face à la difficulté de peupler son territoire, la Caroline du Sud doit se résoudre à financer sur les deniers publics l’importation et l’installation de colons. Ainsi, à plusieurs reprises entre 1698 et 1726, les autorités promulguent des lois qui offrent une prime aux capitaines de vaisseaux transportant des serviteurs de sexe masculin âgés de plus de douze ans. » (Idem, alinéa 3)

Cela ne peut se faire sans aucun souci de la dialectique interne à la colonie elle-même. Le texte précédent se continue donc comme ceci :
« Parmi ces lois, celles de 1698, de 1712 et de 1717, prévoient notamment que les maîtres engagent un serviteur blanc pour un nombre déterminé d’esclaves ou de superficie de terre cultivée. » (Idem, alinéa 3)

Blanc/noir… Mais la « blancheur » n’est pas non plus une garantie d’accession à la « maîtrise », et pas même à la liberté… Elle ne protège que d’un temps de « service » qui ne s’étendra pas sur des vies entières… y compris celles de la descendance. Elle peut cependant avoir à passer dans le crible que voici…
« Il incombe au Receveur général (Public Receiver) de faire l’acquisition des émigrants, puis de vendre leur temps de service auprès des maîtres d’esclaves, contre un paiement immédiat ou différé. » (Idem, alinéa 3)

Au milieu de tout ceci, ne jamais perdre de vue, ni le roi d’Angleterre, ni, surtout, les Amérindiens eux-mêmes… Nous allons d’ailleurs y revenir très vite.

Michel J. Cuny

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