La guerre et ses buts inavouables

Le 18 décembre 1916, une note est adressée, au nom du président des Etats-Unis, Woodrow Wilson, par le Secrétaire d’Etat M. Lansing, à l’attention des ambassadeurs des pays belligérants afin de leur demander de faire connaître leurs buts de guerre. Voilà maintenant plus de deux ans qu’un conflit terrible fait rage, semant le malheur et la destruction sur son passage, sans qu’il soit possible d’y entrevoir une quelconque issue. C’est ce dont semble tout particulièrement s’étonner le Président Wilson, qui constate que …
« les résultats concrets en vue desquels on se bat n’ont jamais encore été nettement définis », et que « jamais encore les porte-parole autorisés des deux adversaires n’ont exposé les résultats précis dont l’obtention suffirait à leur faire admettre, à eux et à leurs peuples, que la fin de cette guerre est bien atteinte. » En réalité, « le monde a été réduit à des conjectures sur la question de savoir quels résultats derniers, quel échange effectif de garanties, quels changements ou quels réarrangements territoriaux, quel degré même de succès militaire, amènerait la terminaison de la lutte. »

A quoi donc pouvait servir la guerre si ce n’était, pour les puissances impérialistes, de poursuivre les annexions de territoires entiers, afin de pouvoir en retirer tous les bénéfices escomptés. C’est dans cet esprit qu’en 1916 seraient conclus les accords secrets dits de « Sykes-Picot », entre la Grande Bretagne et la France, dont l’objet n’était ni plus ni moins que d’organiser le partage du Moyen-Orient. Or, bien avant la découverte, au moment de la Révolution bolchévique, des documents renfermant ces accords au Ministère des Affaires étrangères russe, Lénine avait écrit dans la Pravda le 8 avril 1917 :
« Ce qui maintient les annexions, ce sont les liens du capital financier, bancaire, impérialiste. Tel est le fondement économique, actuel des annexions. L’annexion est, de ce point de vue, le bénéfice politiquement garanti que rapportent les milliards de capital « investis » dans des milliers et des milliers d’entreprises des pays annexés. »

Quelques semaines plus tard, il reviendrait sur cette question fondamentale, lors d’une Conférence du P.O.S.D.(b)R. [Parti Ouvrier Social Démocrate de Russie] organisée du 24 au 29 avril 1917, rappelant que « les capitalistes, attachés par mille liens au capital bancaire, ne peuvent renoncer aux annexions dans la guerre actuelle sans renoncer aussi aux bénéfices que leur rapportent les milliards investis dans les emprunts, les concessions, les entreprises travaillant pour la guerre, etc. »

Grâce aux annexions, il était possible, pour les tenants de l’impérialisme, de se réserver des chasses-gardées, tant au niveau de l’approvisionnement en matières premières, que des débouchés permettant l’écoulement des marchandises produites. Une mise sous contrôle qui serait par la suite entérinée par des institutions devant permettre, sous le prétexte fallacieux d’accomplir une « mission de civilisation », que soient gérés à leur place, au profit de puissances étrangères, les richesses et les moyens d’existence des peuples jugés incapables de se gouverner eux-mêmes.

En ce qui concerne plus particulièrement la région du Moyen-Orient, nous apprenons ainsi, grâce aux recherches de Jean-David Mizrahi, qu’au lendemain de la Grande Guerre …
« le droit international public [accouchera] d’une institution nouvelle, le mandat, sensée ajuster aux exigences nouvelles du wilsonisme un partage territorial de type impérialiste. Il s’agit en principe d’établir, dans les territoires non turcs de la partie asiatique de l’ex-empire ottoman, une tutelle provisoire exercée par un mandataire au nom de la communauté internationale. »

Voilà qu’au sortir d’une guerre épouvantable où les peuples avaient, dans tous les sens du terme, payé à leur insu et à leurs dépens, un lourd tribut pour la défense des intérêts des puissants, il était question, au-delà d’un humanisme de façade, de continuer à bafouer en toute légalité, c’est-à-dire, sous la protection et avec la bénédiction d’institutions internationales présentées comme légitimes, les droits de populations qui souvent ne faisaient que passer d’une oppression subie, à une autre.

Le fameux Traité de Versailles – dont les conséquences devaient par ailleurs faciliter, une dizaine d’années plus tard, l’ascension d’un certain Adolf Hitler en Allemagne et déclencher une Seconde guerre mondiale, est à cet égard riche d’enseignement. L’article 22 du Pacte de la Société des Nations précise dans quel esprit celui-ci doit s’appliquer :
« Les principes suivants s’appliquent aux colonies et territoires qui, à la suite de la guerre, ont cessé d’être sous la souveraineté des Etats qui les gouvernaient précédemment et qui sont habités par des peuples non encore capables de se diriger eux-mêmes dans les conditions particulièrement difficiles du monde moderne. Le bien-être et le développement de ces peuples forment une mission sacrée de civilisation, et il convient d’incorporer dans le présent pacte des garanties pour l’accomplissement de cette mission. »

Qu’entendaient-ils donc exactement, tous ces donneurs de leçons, par « monde moderne, bien-être et développement des peuples » ? Cela ne cachait-il pas une mise en condition programmée de ces derniers afin qu’ils répondent aux besoins du monde capitaliste et s’y soumettent, aiguillonnés par cette illusion qu’ainsi tout allait désormais pouvoir changer dans leurs vies, jusque-là si misérables ? …

C’est que grandement diminuée par la perte de millions d’hommes, et le retour de tout autant d’invalides désormais incapables de travailler, la poule aux œufs d’or du mode de production capitaliste, autrement dit, la force de travail, avait grandement besoin d’être reconstituée. Lors de la remise, le 7 mai 1919, du Traité de Versailles aux plénipotentiaires allemands, ces derniers, par la bouche du comte de Brockdorff-Rantzau, feront, en guise de synthèse des discussions, cette déclaration :
« Vous nous trouverez prêts à examiner la paix préliminaire que vous nous proposez avec l’intention de reconstituer avec vous ce qui a été détruit, de réparer en premier lieu le tort fait à la Belgique et de montrer au monde une ère de nouveau progrès politique et social. »
« Etant donné qu’il y a une trop grande foule de problèmes posés par le but commun, nous devrions bientôt faire discuter les points principaux par des commissions spéciales d’experts sur la base du projet que vous nous avez exposé. »
« A cette occasion, nous aurons pour objectif principal de reconstituer la force humaine des peuples par la protection internationale de la vie et de la liberté de la classe ouvrière. »

Voilà qui avait le mérite d’être clair. Précisons qu’au moment de la signature du Traité, le régime politique qui présidait désormais aux destinées de l’Allemagne, – la République de Weimar, avait consacré le triomphe de la bourgeoisie. En France, celle-ci détenait les leviers de commandes depuis belle lurette, et elle avait pu jusque-là disposer, à son propre avantage, des destinées de son peuple, jusqu’à l’envoyer, sans état-âme, au casse-pipe. Entre gens de bonne compagnie, il y aurait dès lors moyen de s’entendre sur les principes fondamentaux qui règlent la vie des peuples (travailleurs) au gré des grands intérêts économiques et financiers.

Elle a vraiment bon dos, la classe ouvrière … Reste à savoir jusqu’à quand ?

Christine Cuny


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