Un élément incontournable dans l’économie politique capitaliste : la dialectique du loup et de l’agneau

La durée et le caractère particulièrement meurtrier du conflit de 1914-1918, où il fallait la perte de milliers d’hommes pour que soient gagnés quelques pouces de terrain, des destructions matérielles considérables, les difficultés extrêmes vécues par la population civile pour assurer sa propre existence et, pour finir, les énormes profits réalisés par les industries de guerre et leurs intermédiaires, – tout cela avait fini par ébranler dangereusement les fondements de ce qui, jusque-là, semblait faire tenir ensemble les groupes antagonistes qui composaient l’édifice social.

Or, en dépit de tout ce qu’il avait dû supporter durant quatre années d’une guerre épouvantable, le peuple de France n’avait pas bougé … Comme le souligne François Bouloc, dans une étude réalisée en 2008 sur la Grande Guerre, « la vengeance projetée n’aura pas lieu, empêchée entre autres par une démobilisation orchestrée au compte-gouttes. »

Outre les mesures qui avaient été prises par les gouvernants pour neutraliser des effets de groupe qui auraient pu s’avérer redoutables à l’occasion du retour des combattants, il y avait eu le concours d’une préparation psychologique de longue haleine qui, à la veille de la guerre, avait déjà commencé à porter certains fruits.

Ainsi, en 1912, le contexte politique semblait s’être apaisé en France, laissant présager qu’on en avait terminé avec tous les soubresauts subversifs qui venaient périodiquement, depuis la grande secousse de 1789, entraver la marche des affaires, et dont certains épisodes (1830, 1848, et enfin 1871, où la Commune avait dû être écrasée dans le sang, et ses « meneurs » déportés dans des colonies françaises utilisées comme prisons politiques), s’étaient révélés particulièrement dangereux pour les classes liées à la propriété privée des moyens de production et d’échange et qui, de ce fait, avaient tout à redouter d’un basculement du rapport de forces au profit de la classe ouvrière.

En 1912 donc, on avait pu constater que certaines jeunes élites qui, par le passé, avaient pu être séduites par le socialisme et, pire encore, par l’internationalisme, étaient devenues bien plus raisonnables, à tel point qu’un certain Henry du Roure, s’était félicité de constater, chez celles-ci, « une renaissance proprement religieuse », se traduisant par des « adhésions profondes et sans réserves à la morale et aux dogmes catholiques ».

Par bonheur, la jeunesse ouvrière paraissait, elle-aussi, rentrer dans de bien meilleures dispositions morales, depuis que « l’action des patronages catholiques » exerçait sur elle une action « puissante et continue. » On avait pu compter sur l’influence bienfaitrice de groupements tels que le Sillon, dont Henry du Roure avait fait lui-même partie et qui, selon ce qu’il pouvait en dire, avait « contribué, plus qu’aucun autre groupement peut-être, à donner aux jeunes ouvriers, en même temps qu’à de jeunes bourgeois, la fierté d’être chrétiens et la volonté d’être apôtres. »

Contre toute attente, cette sorte d’état de grâce mystique dans lequel la jeunesse française semblait alors se trouver, les efforts faits par des groupements chrétiens pour qu’enfin ouvriers et bourgeois s’en aillent bras dessus-bras dessous porter la bonne parole du pardon et de la réconciliation, n’empêchaient pas la lutte des classes de continuer à s’exprimer avec  entêtement. Témoin de cette époque, Henry du Roure dénonçait ainsi « l’anarchie ouvrière, le sabotage, la grève chronique, la propagande antimilitariste et néo-malthusienne, c’est-à-dire l’industrie paralysée, l’ordre menacé, la patrie affaiblie. »

Or, – et c’est là que résident toutes les contradictions d’une société constituée en classes et fondée sur l’exploitation de l’être humain par l’être humain,  il ne pouvait s’agir malgré tout de transformer le peuple français en doux agneau. Malgré un contexte de violence latente à l’intérieur du pays, qui imposait à l’Etat la nécessité de faire appel à l’Eglise (dont il s’était officiellement séparé en 1905 !) pour tenter de calmer les esprits restés encore trop revendicatifs, il fallait en même temps, dans le cadre de la situation internationale de l’époque qui était pour le moins tendue, préparer psychologiquement le peuple afin qu’il soit prêt, à la première occasion, à se jeter avec toute la hargne nécessaire sur le camp d’en face pour lui disputer ses parts de marché, jusqu’à le détruire, s’il le fallait.

Et pour préparer psychologiquement les Français à la grande curée dont ils étaient censés tirer pour eux-mêmes tous les bénéfices – à l’instar des richesses qu’aux époques fastes, le très généreux Napoléon Ier promettait à ses armées pour les encourager à voler et à extorquer les pays conquis,  il suffirait de leur rappeler à quel point ils étaient attachés corps et âme à cette mère patrie, à laquelle ils devaient leur propre existence, et celle de leurs proches.

En mai 1913, au moment où une vague antimilitariste balayait la France en réaction à un projet de loi visant à modifier l’organisation de l’armée et prévoyant, en particulier,  l’allongement de la durée du service militaire de deux à trois ans, Georges Clemenceau avait pris sa plume rageuse pour tancer cette jeunesse ingrate et lui rappeler ses devoirs de … propriétaire, statut auquel les paysans, qui composaient la majorité de la population française au moment de la Grande Révolution, avaient pu accéder grâce à celle-ci, et qui, depuis, y tenaient comme à la prunelle de leurs yeux.

Pour Clemenceau, il suffisait de jouer sur cette corde sensible pour obtenir tout ce qu’on voulait, et même au-delà …
« Tandis que tu désarmes, entends-tu le fracas des canons, de l’autre côté des Vosges ? Prends garde. Tu pleurerais tout le sang de ton cœur sans pouvoir expier ton crime. Athènes, Rome – les plus grandes choses du passé – furent balayées de la terre le jour où la sentinelle faillit, comme tu as commencé de faire. Et toi, ta France, ton Paris, ton village, ton champ, ton chemin, ton ruisseau, tout ce tumulte d’histoire dont tu sors puisque c’est l’œuvre de tes anciens, tout cela n’est-il donc rien pour toi et vas-tu, sans émoi, livrer l’âme dont est pétrie ton âme à la fureur de l’étranger ? Oui ! Dis-donc que c’est cela que tu veux, ose le dire afin d’être maudit de ceux qui t’ont fait homme et d’être déshonoré pour jamais. »

Inutile de rappeler à nos concitoyen(e)s – les élites qui nous gouvernent, ainsi que les gens à leur solde, prennent soin de le faire le 11 novembre de chaque année – à quel point la jeunesse de France l’aura défendu pied à pied, son pauvre petit lopin de terre, là-bas, dans les tranchées de Verdun et d’ailleurs…

Christine Cuny


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