La guerre avec, en toile de fond, le nationalisme et la défense des grands intérêts économiques

1912. Il semble qu’une page de l’histoire politique de la France se tourne. Les auteurs d’une enquête menée cette année-là au sein des grandes écoles françaises destinées à former les futures élites du pays, observent alors qu’ « il y a quinze ans, la jeunesse intellectuelle, formée par l’idéalisme universitaire et une culture cosmopolite, était toute entière gagnée au socialisme international. » »

Or, force est de constater qu’ « aujourd’hui [en 1912], ce n’est plus l’humanité, l’universel, mais la nation, qui semble [à cette jeunesse] le centre où tout se discipline et prend ses vraies proportions ; c’est du point de vue français qu’elle aborde la question politique. La tendance naturelle de son esprit l’a ramenée à une plus saine notion du possible. Divisée quant aux partis, c’est-à-dire quant aux systèmes et aux conclusions qu’elle adopte, elle est unanime dans le vif sentiment qu’elle a des causes de notre diminution nationale. »

Nous voici semble-t-il renvoyés aux prémisses d’une Union sacrée qui, deux ans plus tard, présenterait le grand avantage de transcender les partis politiques et leurs oppositions et, par conséquent, d’enjamber tout bonnement la démocratie, telle qu’elle se conçoit dans son sens premier qui est d’être le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple.

Il se trouve que, depuis la chute de Robespierre, et depuis que la Révolution française a tourné définitivement au profit de la bourgeoisie, la démocratie française n’a plus grand-chose à voir avec un gouvernement d’essence et d’exercice populaire, puisque des élites désormais seules habilitées, du fait de leurs « capacités » et « talents » reconnus, à décider des destinées du pays, font désormais face à la masse de la population,  réduite à acquiescer à tout ce qui lui est imposé,  dans son propre intérêt, paraît-il.

Mais revenons à notre enquête …  Publiée une première fois en 1912, elle ferait l’objet, quelques mois après la fin de la guerre, d’une 11ème édition agrémentée d’une préface dans laquelle les auteurs (qui se présentent sous le pseudonyme d’Agathon) se posent la question de savoir dans quel état d’esprit politique les survivants du grand carnage retourneraient à la vie civile et, en particulier, quelle serait l’attitude des futures élites vis-à-vis de cette « majorité numérique » que, plus tard, elles auraient la lourde charge de gouverner, et dont une grande partie n’avait pas hésité à se faire massacrer pour défendre ce qu’elle croyait être sa patrie.

Car la guerre et ses conséquences ne pouvaient qu’avoir un impact profond sur l’organisation politique du pays. Pour Agathon, « ce serait une duperie de croire que plusieurs millions d’hommes ne se porteront pas vers des doctrines morales ou des opinions politiques divergentes. »

Ainsi, les combattants appartenant aux jeunes élites qui avaient survécu aux affres de la guerre, ne pouvaient pas demeurer insensibles « devant les infinies misères silencieusement consenties par un peuple ignorant, arraché à sa vie quotidienne, soumis à toutes les peines, toutes les privations, toutes les tortures physiques et morales, et qui porte tout ce poids, sans se lasser, sans lâcher pied ? C’est bien une parole de bonté qui, pour ces êtres d’élite, est montée du champ de carnage et de mort. » 

Bien qu’une « parole de bonté » était censée surgir du malheur enduré par toute une génération sacrifiée pour la préservation de ce qui lui apparaissait comme étant le bien commun, un fossé ne pouvait que subsister entre un « peuple ignorant » (sic !) et ses élites … Un fossé qui s’était encore creusé depuis cette terrible guerre, particulièrement monstrueuse en ce qu’elle avait été destructrice et meurtrière pour le plus grand nombre, tandis que, pour quelques-uns, elle s’était révélée une source de profits juteux.

L’Union sacrée qu’avait connue la France avant-guerre, où les classes sociales semblaient réconciliées en vue de la défense de la nation, avait pris du plomb dans l’aile, et l’on peut dire que les choses risquaient de très mal tourner sur le plan social. Dans les notes qu’il rédigeait quotidiennement depuis le front, un sergent n’avait-il pas écrit, plein d’inquiétude …
« Gare après, lorsque la paix nous aura renvoyés, je ne réponds pas trop de ce qui pourra se passer. Je crois que beaucoup de ceux qui auront souffert ne supporteront pas la moindre parole déplacée et feront justice eux-mêmes. »

Sans doute les élites françaises ont-elles été soulagées, la grande secousse annoncée n’ayant finalement pas eu lieu… Quant au peuple russe, épuisé par la guerre et écrasé par un régime arriéré et barbare, il n’avait pas hésité, en 1917, à sauter le pas pour se lancer à l’assaut d’une étoile renfermant toutes les promesses d’un monde nouveau.

Christine Cuny  


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