Guerre… La collectivité, otage des intérêts privés ?

Au-delà des dégâts humains incommensurables qu’elle cause, la guerre contribue par ailleurs à la mise sur la paille de l’Etat… au profit de quelques-uns. À cet égard, on peut dire que les conséquences de celle de 1914-1918, en particulier, sont remarquables puisque, selon Henri Guillemin, « la dette intérieure, à elle seule, dépasse 100 milliards » !

Or, d’après les recherches que l’historien a pu mener, il ressort que « cet appauvrissement de l’Etat s’est accompagné de prodigieux enrichissements privés ; les fournisseurs de guerre ont réalisé des bénéfices colossaux, et Loucheur, ministre de l’Armement sous Clemenceau, a placé aux diverses directions économiques les représentants d’un capitalisme de choc. »

Ainsi, toujours selon Henri Guillemin, il apparaît que « les usines Kuhlmann, les établissements Gnome et Rhône, le trust du blé, les Gillet de Lyon, soyeux passés à la chimie et associés aux Motte de Lille, ont connu une prospérité rayonnante, et de nouveaux venus diligents se sont introduits parmi les princes, Boussac avec sa toile d’avion, Renault avec ses chars, Loucheur lui-même avec les gaz de combat (…) ».

Et ce n’est pas tout puisque « les achats à l’étranger ont offert également le moyen d’opérations splendides. Le cas des achats d’acier est particulièrement exemplaire : l’occupation, par l’ennemi, du nord-est de la France avait retiré au pays 80% de sa production métallurgique ; des tonnes d’acier étaient constamment nécessaires ; d’où la création de comptoirs d’achat dont le principal était à Londres. La gestion de ce bureau avait été confiée au Comité des Forges sous la direction d’un Wendel, ses tractations devaient recevoir l’agrément et de l’attaché militaire à Londres, et d’un délégué du sous-secrétariat d’Etat aux Munitions. »

Or, nous apprenons ici, avec une certaine stupéfaction, que cet attaché militaire, le colonel de la Panouse, est l’époux de Sabine de Wendel, et que le délégué de l’Etat, Exbrayat, appartient à la fois à la Banque Demachy (dont les Wendel sont les principaux actionnaires) et à l’Union parisienne où il a H. de Wendel pour collègue. Voici donc comment, toujours selon Henri Guillemin, « s’effectuait en famille l’apparent contrôle de l’Etat. Les accords d’achat assuraient au Comité des Forges, pour son rôle d’intermédiaire, les bénéfices qu’il aurait réalisés comme vendeur, si bien que la tonne d’acier anglais parvenait à l’Etat français pour un prix cinq fois supérieur à celui qu’avaient payé, en fait, les acquéreurs officiels» !!

Un intermédiaire devenu donc incontournable pour sortir la Nation du pétrin où elle s’était fourrée… Dans un livre-plaidoyer paru en 1919, Robert Pinot, secrétaire général du Comité des Forges, s’attachera à rappeler à de nombreuses reprises l’esprit d’initiative et le désintéressement dont celui-ci avait su faire preuve dans le cadre de sa contribution à l’effort de guerre en vue de la Victoire. En effet, écrit-il, « on ne saurait honnêtement parler de l’augmentation de la production du métal, du développement quasi prodigieux de la fabrication des munitions, du matériel d’artillerie et des fusils, sans citer le nom du Comité des Forges. » Ainsi, « toutes les fois que, par une action personnelle ou concertée, le rendement de nos industries de guerre pouvait être augmenté, le Comité des Forges n’a pas hésité à en prendre l’initiative. »

Mais le jeu n’en valait-il pas la chandelle ? Ce gros « effort » que le Comité des Forges avait dû produire dans sa gestion, pour le compte de l’Etat, des Services d’approvisionnement pendant toutes ces années qu’avait duré une guerre épouvantable, aboutirait tout de même, selon ce que nous en dit Robert Pinot, à « un mouvement de fonds de près de 800 millions. [Le Comité des Forges avait] rendu possible à l’étranger des opérations qui devaient assurer à l’Etat les sommes dont il avait besoin. Il [avait] fait contribuer ses adhérents aux ouvertures de crédit commerciaux qui [avaient] été réalisés en Suisse et aux Etats-Unis, et qui [s’étaient] élevés à plus de 500 millions. »

Tout cela n’a rien de bien surprenant lorsque l’on sait que les intérêts économiques – capitalistes, en particulier – dominent la société dans son ensemble et n’atteignent finalement, dans la guerre, que leur paroxysme. Francis Delaisi, contemporain de cette époque, avait déjà pu le constater, quelques années avant le déclenchement de la guerre :
« En Allemagne, comme en France, comme dans toutes nos grandes nations européennes, ce sont ces intérêts-là – et non pas le caprice des monarques – qui dominent la politique étrangère de la paix ou de la guerre. »

Par suite, ce sont encore de ces mêmes intérêts que procède l’idéologie dominante dont la presse inféodée constitue l’un des instruments privilégiés : pour Francis Delaisi, qui constate en 1911 que « de braves Français (…) croient que l’unique souci des Prussiens est de se jeter sur eux », il ne fait pas l’ombre d’un doute que « la grande presse fait tout ce qu’elle peut pour entretenir cette crainte », parce que cela est « indispensable à nos métallurgistes pour faire voter les canons et les cuirassés qui enrichissent leurs actionnaires : sans la peur du croquemitaine allemand, que deviendraient les dividendes du Creusot ? »

Si les temps et les acteurs ont changé,  le scénario n’est-il pas resté le même ?…

Christine Cuny


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