Le Capital et sa propension intrinsèque à dépasser toutes mesures, jusqu’à promouvoir et soutenir le crime organisé

par Christine Cuny

Nous retrouvons le journaliste et économiste Francis Delaisi, dont nous avons eu l’occasion de reprendre, dans un article précédent, des extraits de son livre « La guerre qui vient » dans lequel il dévoile notamment les pratiques pour le moins singulières qui étaient en vigueur au ministère des Affaires étrangères français, quelques années avant le déclenchement de la guerre de 1914-1918. Nous sommes en 1911, et il fait cette remarque :
« [Aujourd’hui] les grandes nations européennes sont gouvernées par des gens d’affaires : banquiers, industriels, négociants exportateurs. Le but de ces hommes est de chercher partout des débouchés pour leurs rails, leur cotonnades, leur capitaux. Dans le monde entier, ils se disputent les commandes de chemin de fer, les emprunts, les concessions minières, etc. Et si par hasard deux groupes rivaux ne peuvent s’entendre pour la mise en exploitation d’un pays neuf, ils font appel au canon. »

Jules Ferry (1832-1892)

C’est là un constat que le grand défenseur de l’expansion coloniale française, notre Jules Ferry national, avait pour sa part déjà fait par le passé en reprenant à son compte, dans la préface qu’il avait rédigée pour les « Affaires de Tunisie », un article du Dictionnaire Larousse de 1869, où il était écrit que « la colonisation est la conséquence de l’immense mouvement industriel qui, depuis 1815, a décuplé le travail des manufactures. Il faut à tout prix accroître les approvisionnements de matières premières et créer des débouchés pour les produits. »

Ainsi, par-delà un enjeu « humaniste » qui consisterait, pour des démocraties occidentales comme la France, à « civiliser » des peuples jugés par elles « sous-développés » aux fins de leur rendre service, apparaît un processus très concret que Marx a pu analyser en ces termes :
« (…) dès que la fabrique a acquis une certaine assiette et un certain degré de maturité ; dès que sa base technique, c’est-à-dire la machine, est reproduite au moyen de machines ; dès que le mode d’extraction du charbon et du fer, ainsi que la manipulation des métaux et les voies de transport ont été révolutionnés ; en un mot, dès que les conditions générales de production sont adaptées aux exigences de la grande industrie, dès lors ce genre d’exploitation acquiert une élasticité et une faculté de s’étendre soudainement et par bonds qui ne rencontrent d’autres limites que celles de la matière première et du débouché. »

Au-delà d’une considération morale qui justifierait, selon Jules Ferry, le bien-fondé de la colonisation en ce sens qu’ « il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures », apparaît, grâce à l’analyse de Marx, cet élément tout à fait objectif qui est que « [la tendance du capital] le pousse nécessairement à outrepasser toute proportion, puisqu’il recherche un surtravail démesuré, une productivité illimitée, une consommation immodérée, etc. »

Karl Marx (1818-1883)

Marx en déduit alors que « la tendance à créer le marché mondial existe […] immédiatement dans la notion du capital. Toute limite lui apparaît comme un obstacle à surmonter. Il commencera par soumettre chaque élément de la production à l’échange et par abolir la production de valeurs d’usage immédiate n’entrant pas dans l’échange : il substitue donc la production capitaliste aux modes de production antérieurs qui, sous son angle de vue, ont un caractère naturel. Le commerce cesse d’être une fonction permettant d’échanger l’excédent entre les producteurs autonomes : il devient une présupposition et un élément fondamental embrassant toute la production. »

Or, il est essentiel de comprendre ici que le nœud du processus de développement sans limites du Capital se situe au cœur du travail de production, en tant que celui-ci est effectué, dans le cadre du mode de production capitaliste, par des ouvrier(e)s salarié(e)s : en effet, c’est parce qu’ils/elles ont été privé(e)s de leurs moyens de production, que ces dernier(e)s sont contraint(e)s de vendre leur force de travail pour vivrec’est-à-dire d’accepter un salaire limité au strict entretien de celle-ci.

C’est donc à partir d’un surtravail (ou travail non payé) des producteurs, que se réalise le profit capitaliste, dont la croissance et la pérennisation dépendent de la création de nouvelles zones d’échange, et par conséquent de nouveaux débouchés. Comme Marx l’indique, « la création de plus-value absolue par le capital – d’un surplus de travail matérialisé – a comme condition que la sphère de la circulation [c’est-à-dire, de la production et son échange] s’élargisse constamment ». Il ajoute que « la production de plus-value relative, fondée sur l’accroissement des forces productives[autrement dit, les moyens humains et techniques], exige la création d’une consommation nouvelle ; au sein de la circulation, la sphère de consommation devra donc augmenter autant que la sphère productive. »

Laissons maintenant à John Kenneth Galbraith le soin de nous décrire la façon dont les ouvriers philippins étaient initiés aux vertus de la valeur d’échange, dans ce beau pays de la Liberté (cher libéralisme…) que sont les Etats-Unis d’Amérique …
« Il fut un temps où les fermiers californiens et les professionnels de l’embauchage incitaient les ouvriers philippins à dépenser des sommes folles pour s’habiller. La pression des dettes, jointe à l’émulation – chacun tentant de surclasser les congénères les plus extravagants – transforma rapidement cette race heureuse et nonchalante en une force de travail moderne sur laquelle on pouvait faire fond. Dans tous les pays sous-développés, le désir d’acquisition qu’inspire l’apparition d’articles de consommation modernes – produits de beauté, scooters, transistors, conserves alimentaires, bicyclettes, disques de phonographe, films, cigarettes américaines – et l’effort physique dont il est cause, sont, de l’aveu général, de la plus haute importance pour la stratégie du développement économique. »

De nos jours, il s’en trouve pourtant encore qui osent résister, au péril de leur vie, à tout ce qui leur est « vendu » estampillé d’une promesse de liberté, laquelle ne vaut, en réalité, que pour la seule liberté d’entreprise. A quoi croyons-nous donc qu’a servi la destruction de la Libye, ou encore le chaos orchestré en Syrie, si ce n’est pour y promouvoir des institutions et des personnalités capables de faire le meilleur accueil à l’économie de marché laquelle, il faut le rappeler, a pour condition première l’exploitation de l’homme par l’homme ?

Dans quel but, encore, cette croisade européenne contre l’Islam, si ce n’est aux fins de détruire les structures culturelles et familiales qui constituent désormais, pour les populations, les seules protections contre un système qui réduit toutes choses, et l’humanité elle-même, à une marchandise ?

Christine Cuny

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