Juin 1962 – L’extraordinaire lucidité du Conseil national de la Révolution algérienne

par Issa Diakaridia Koné

Dans la préface à la deuxième édition (juillet 1907) du Développement du capitalisme en Russie (1899), Lénine envisage deux voies possibles d’évolution du féodalisme russe dans ce pays qui est alors en proie à la réforme proposée au tsar par Stolypine. Si celle-ci réussit, de grandes propriétés capitalistes disposant de moyens modernes vont se substituer aux propriétés féodales…

Mais voici, selon Lénine, l’autre solution : celle qui renverse le tsarisme. Alors…
« […] l’ancienne exploitation seigneuriale est brisée par la révolution qui détruit tous les vestiges du servage, notamment le régime de la grosse propriété foncière. Le système des prestations de travail est définitivement remplacé par le capitalisme par suite du libre développement de la petite propriété paysanne à qui l’expropriation des terres seigneuriales au profit de la paysannerie donne une vigoureuse impulsion. Tout le régime agraire devient capitaliste, la décomposition de la paysannerie étant d’autant plus rapide que la destruction des vestiges du servage est plus complète. » (page 21)

Nous le voyons, en cas de révolution (démocratique bourgeoise – c’est-à-dire semblable à celle de 1789 en France), les grands domaines (et tout d’abord les biens de l’Église, dans ce dernier pays) sont divisés en petites propriétés paysannes… Voici le soubassement de la démocratie et du capitalisme.

Mais, comme nous le voyons dans les tout derniers mots qu’il utilise, la question des « vestiges du servage » se trouve tout de même posée par Lénine. Dans quelle mesure subsisteront-ils ? s’inquiète-t-il.

Dans l’Algérie de 1962, nous avons vu, à travers ce que le Conseil national de la Révolution algérienne (C.N.R.A.) en dit au mois de juin, que cette question comporte une double dimension : féodalisme et paternalisme…, double dimension qui touche également le F.L.N. lui-même.

Comment en sortir ? Les critères du féodalisme ne valaient plus dans l’Algérie coloniale : le paysan algérien était devenu un salarié ou un chômeur… Or, les dirigeants de la révolution algérienne ne comptaient pas faire de lui un petit propriétaire terrien… c’est-à-dire un précurseur de la démocratie bourgeoise.

Mais, alors, comment le libérer de ses chaînes féodales dénoncées par le C.N.R.A. lui-même : esprit tribal, régionalisme, mépris et ségrégation de la femme, obscurantisme et tabous de toutes sortes ?

Voici la réponse de ce qui était, à ce moment encore, l’autorité suprême de l’Algérie révolutionnaire :
« L’esprit démocratique ne doit pas être une spéculation purement théorique. Il doit se concrétiser dans des institutions étatiques bien définies et dans tous les secteurs de la vie sociale du pays. Les conditions économiques du pays déterminent dans une grande mesure sa situation sociale, culturelle et politique. » (page 694)

Mais les conditions économiques permettant l’effacement des vestiges du féodalisme ont disparu… Sans doute bien conscient de la difficulté de passer par un autre chemin, le C.N.R.A. imagine que la voie individualiste (démocratie bourgeoise) peut être supplantée par la dimension collective de la dynamique portée par le peuple algérien :
« Le sort de l’individu étant lié à celui de la société tout entière, la démocratie, pour nous, ne doit pas être seulement l’épanouissement des libertés individuelles, elle est surtout l’expression collective de la responsabilité populaire. » (page 694)

Mais qu’est-ce qu’un peuple ? Manifestement les rédacteurs du programme du C.N.R.A. savent pertinemment que, dès qu’ils se placent dans une optique socialiste, cette notion de « peuple » est totalement insuffisante. Le socialisme ne peut connaître que des classes sociales… et, plus précisément encore, il ne peut connaître que des classes sociales en lutte… Et pourtant ils écrivent :
« Les tâches de la Révolution démocratique en Algérie sont immenses. Elles ne peuvent être réalisées par une classe sociale, aussi éclairée soit-elle ; seul le peuple est en mesure de les mener à bien, c’est-à-dire la paysannerie, les travailleurs en général, les jeunes et les intellectuels révolutionnaires. » (page 695)

Il y aurait une classe socialeéclairée… dont le C.N.R.A. paraît redouter l’influence… D’où le recours au… peuple.

Cette classe sociale serait particulièrement bien placée – du point de vue de l’éclairage politique – pour faire basculer le pays dans la démocratie… Mais le C.N.R.A. n’en veut pas. Pour quelle raison ? Parce qu’il sait très bien qui elle est, et ce qu’elle pourrait venir briser aussitôt :
« La prise du pouvoir en Algérie exige qu’elle se fasse dans la clarté. L’union nationale n’est pas l’union autour de la classe bourgeoise. Elle est l’affirmation de l’unité du peuple sur la base des principes de la Révolution démocratique populaire à la nécessité de laquelle la bourgeoisie elle-même devra subordonner ses intérêts. » (page 695)

À quel prix ? Nous savons que, selon les critères socialistes, toute bourgeoisie installée doit être bridée, dès les lendemains de la révolution, par la dictature du prolétariat !…

Mais de quelle bourgeoisie s’agit-il précisément en ce mois de juin 1962 ?… De la bourgeoisie algérienne qui n’existe plus qu’à peine… Ou de la bourgeoisie française colonisatrice dont les accords d’Évian exigent qu’elle conserve toutes ses propriétés ?

Quoi qu’il en soit, affirme le C.N.R.A. :
« Le patriotisme de la bourgeoisie se mesurera, pour nous, au fait qu’elle admette cet impératif, qu’elle apporte son appui à la cause révolutionnaire et qu’elle renonce à vouloir diriger les destinées du pays. » (page 695)

Mais il nous montre aussi qu’il a très bien compris le rôle que l’ancienne puissance coloniale pourrait continuer à jouer à travers cette bourgeoisie présente en Algérie
« La vigilance commande, dans l’immédiat, de combattre ces dangers et de prévenir, par des mesures adéquates, l’extension de la base économique de la bourgeoisie en liaison avec le capitalisme néo-colonial. » (page 695)

Avec mon regard d’étranger à l’Algérie et de citoyen d’un pays, le Mali, qui continue à subir les ingérences de la France, je dois dire que j’ai beaucoup d’admiration pour la perspicacité du Conseil national de la Révolution algérienne.

Issa Diakaridia Koné

NB. La collection complète des articles d’Issa Diakaridia Koné est accessible ici :
https://unefrancearefaire.com/category/lafrique-par-elle-meme/

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s