Algérie 1962 : cette révolution qu’il restait à faire… Mais laquelle ?

par Issa Diakaridia Koné

J’en étais resté au « dynamisme » de la « nation algérienne » évoqué dès les premières lignes du Programme du Front de Libération Nationale (F.L.N.), adopté à Tripoli par le Conseil National de la Révolution Algérienne (C.N.R.A.), en juin 1962, c’est-à-dire trois mois après la signature des accords d’Évian qui avaient consacré les conditions mises par la France à l’indépendance de son ancienne colonie, rassemblée, depuis très longtemps, dans trois départements réputés français.

Il s’agissait d’un dynamisme révolutionnaire. C’est du moins ainsi que le C.N.R.A. veut le considérer :
« L’entrée en mouvement des masses populaires a ébranlé l’édifice colonial et remis en cause, de façon définitive, ses institutions rétrogrades comme elle a accéléré la destruction des tabous et des structures d’origine féodale qui entravent le développement de la société algérienne. » (page 684)

Deux éléments ont donc agi de façon déterminante sur l’enfermement de l’Algérie dans un système qui avait étouffé le dynamisme de la société algérienne : les institutions coloniales établies par la France et le soubassement féodal…

C’est, selon le CNRA, ce qui vient d’être radicalement bouleversé par quelque chose qui s’étend au-delà d’une sorte de mouvement d’humeur plus ou moins soudain. Le texte y insiste :
« L’engagement des masses algériennes n’a pas seulement entraîné la destruction du colonialisme et du féodalisme. » (page 684)

Que s’est-il donc produit, qui aura dépassé le cercle relativement restreint des combattants armés de la libération nationale ?
« Le peuple algérien a, non seulement atteint l’objectif de l’indépendance nationale que le F.L.N. s’était assigné le 1er novembre 1954, mais il l’a dépassé dans le sens d’une révolution économique et sociale. » (page 684)

Libération nationale, mais aussi « révolution économique et sociale » qui auraient balayé le… féodalisme en même temps que le pays colonisateur… dès juin 1962… Sur le dernier point, nous savons pourtant que les accords d’Évian nous disent tout autre chose… J’y reviendrai.

Mais, sur le féodalisme, nous pouvons immédiatement essayer de faire le point. Quels sont les objectifs poursuivis par le CNRA dans le programme qu’il établit pour le FLN ? Les voici :
« À la lutte armée doit succéder le combat idéologique ; à la lutte pour l’indépendance nationale succédera la Révolution démocratique populaire. » (page 693)

Par chance, la phrase qui suit nous donne une définition qui devrait nous permettre de nous orienter par rapport à la question que nous pose le « féodalisme » (j’ai souligné ce qui me paraît revêtir une importance certaine) :
« La Révolution démocratique populaire c’est l’édification consciente du pays, dans le cadre des principes socialistes et d’un pouvoir aux mains du peuple. Le développement de l’Algérie pour qu’il soit rapide, harmonieux et tendu vers la satisfaction des besoins économiques primordiaux du peuple doit être nécessairement conçu dans une perspective socialiste, dans le cadre d’une collectivisation des grands moyens de production et d’une planification rationnelle. » (page 693)

Arrêtons-nous un instant… Il y a le « cadre des principes socialistes », la « perspective socialiste ». Ce n’est pas encore le socialisme… Le socialisme était l’objectif. Il était affirmé comme l’objectif. Mais après le féodalisme, il devait s’agir, comme le dit le tout début de la citation, de réaliser la « Révolution démocratique populaire »… et pas du tout la dictature du prolétariat, ou, tout au moins, pas encore…

Arrivé à cet endroit de ma lecture du programme confié au FLN par le CNRA en juin 1962, il m’a semblé important de faire appel à Michel J. Cuny pour qu’il m’éclaire sur les liens qu’il est possible d’établir ici avec la réflexion, mais surtout avec la pratique politique, de Vladimir Ilitch Lénine

Vladimir Ilitch Lénine (1870-1924)

Curieusement, il y a d’étranges ressemblances entre ce qu’était la Russie tsariste des toutes dernières années du XIXe siècle et ce que je vois apparaître dans l’Algérie de la fin de la colonisation française, soixante-dix ans plus tard.

Envoyé en déportation pour ses activités de militant acharné de la cause ouvrière, Vladimir Ilitch Lénine définissait, à la fin de l’année 1897, Les tâches des social-démocrates russes, c’est-à-dire de ceux qui se rassemblaient autour de la double nécessité d’établir la démocratie sur la chute de l’autocratie tsariste, et de réunir toutes les conditions nécessaires d’un passage révolutionnaire en direction du socialisme… Être social-démocrate, c’était viser la dictature du prolétariat ouvrier à travers la démocratie qui doit y conduire, démocratie installée sur la chute du féodalisme.

Pour éclairer le chemin que nous suivons ici, Michel J. Cuny m’a soumis ces deux citations extraites donc du texte rédigé par Lénine dans une situation qui ressemble beaucoup à celle de l’Algérie des lendemains immédiats de l’indépendance :
« Comme l’on sait, l’activité pratique des social-démocrates s’assigne pour tâche de diriger la lutte de classe du prolétariat et d’organiser cette lutte sous deux aspects : socialiste (lutte contre la classe des capitalistes en vue de détruire le régime des classes et d’organiser une société socialiste) et démocratique (lutte contre l’absolutisme en vue d’instaurer en Russie la liberté politique et de démocratiser le régime politique et social du pays). » (Lénine, Œuvres, tome 2, page 334)

Nous l’avons vu : a priori, les Français allaient pouvoir rester en Algérie, et sauvegarder tous leurs biens… Et que dire des vestiges du féodalisme ?

Mais revenons à Lénine qui développe, pour nous, le contenu des tâches qui doivent être réalisées à la charnière du féodalisme et de la conquête de la démocratie, le tout dans la perspective bien plus lointaine du socialisme :
« Le travail socialiste des social-démocrates russes consiste dans une activité de propagande visant à faire connaître la doctrine du socialisme scientifique, à diffuser parmi les ouvriers une conception juste du régime économique et social actuel, des fondements et du développement de ce régime, des différentes classes de la société russe, de leurs rapports, de la lutte de ces classes entre elles, du rôle de la classe ouvrière dans cette lutte, de son attitude envers les classes qui sont en déclin et celles qui se développent, envers le passé et l’avenir du capitalisme, – une conception juste de la tâche historique de la social-démocratie internationale et de la classe ouvrière russe. » (Souligné par Lénine, idem, page 335)

Ce travail d’éducation, de diffusion de l’analyse de classe, le FLN saurait-il le réaliser ?

Nous verrons que le CNRA s’est inquiété de cette question… Et qu’il n’a pas hésité à formuler quelques doutes.

Issa Diakaridia Koné

NB. La collection complète des articles d’Issa Diakaridia Koné est accessible ici :
https://unefrancearefaire.com/category/lafrique-par-elle-meme/

 

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