Instruire le peuple travailleur pour endormir sa conscience de classe

C’était le moment où le traité de libre-échange conclu avec l’Angleterre en 1860 allait produire ses effets. Pour les industriels, il convenait de rassembler un maximum d’atouts. L’instruction avait déjà donné quelques résultats intéressants. Ainsi, on devait remarquer en 1863 :
« La crise cotonnière n’a amené aucun désordre matériel dans la Seine-Inférieure qui occupe le 34ème rang sur la liste des départements classés d’après le degré d’instruction, tandis qu’un simple changement dans la perception d’une taxe de marché vient d’être la cause d’une émeute dans la Corrèze qui a sur la liste le numéro 80. »

En 1861, le recteur de Nancy avait affirmé que, pour freiner les progrès du socialisme dans les villes, il jugeait…
« opportun de donner au peuple des notions saines sur les questions d’économie politique qui sont à sa portée ».

Le développement de la concurrence poussait à la diffusion des machines et des techniques nouvelles. L’instruction devait ici jouer un rôle important, à une époque où il ne pouvait plus être question de…
« labourer comme du temps du vieux Caton ou, en fait d’engrais, d’assolements et de machines agricoles, demeurer dans la bienheureuse ignorance des serfs moscovites ou du Peau Rouge mexicain ».

Les « hussards noirs » de la République

Des constatations effectuées en Allemagne allaient dans le même sens. Ainsi, avec l’obligation scolaire, dans le pays de Bade,…
« la moralité et la richesse du pays se sont accrues. Le nombre des mariages s’élève ; les naissances illégitimes diminuent et les prisons se vident… La prospérité matérielle du pays a pris un admirable essor. Le courant de l’émigration vers l’Amérique s’est arrêté ; les avertissements en matière d’impôts ont diminué des deux tiers, le chiffre des indigents d’un quart ».

Dans un rapport officiel publié par Le Moniteur du 17 septembre 1866, on lisait :
« C’est l’instruction qui tout à la fois donne à l’ouvrier le goût et l’intelligence des choses de sa profession et lui inspire de saines idées de dignité personnelle, de prévoyance, d’épargne, d’établissement et de famille… Développer l’instruction, c’est prévenir le paupérisme, c’est diminuer le nombre des criminels. »

On ne s’étonnera donc pas de retrouver dès 1861, parmi les promoteurs de l’obligation et de la gratuité scolaires, des manufacturiers dont les Dollfus Mieg, les Peugeot, les Japy. On peut remarquer tout de suite que Jules Ferry, qui devait, vingt ans plus tard, lier son nom à la loi sur l’obligation, la gratuité et la laïcité, appartenait lui aussi à cette mouvance idéologique, en particulier depuis son mariage avec une petite-fille du grand industriel protestant de Thann, Kestner.

Une promotion inattendue

Les instituteurs laïques, qui jusqu’ici avaient été les parents pauvres du système scolaire, devaient recevoir leur consécration à l’apogée du Second Empire, lors de l’Exposition universelle de 1867. Tout avait été mis en oeuvre pour obtenir leur montée à Paris : une souscription avait été lancée, des hébergements avaient été prévus, des tarifs spéciaux avaient été accordés par les compagnies de chemins de fer.

Invités à la Sorbonne, ils purent bénéficier de conférences faites par différentes personnalités, dont Michel Bréal. En plus des questions scolaires, des problèmes d’ordre économique furent abordés. C’est ainsi par exemple qu’on leur expliqua le fonctionnement de machines à trier le grain, de machines à moissonner et à battre, de herses et de concasseurs, etc… A la suite de quoi, on leur demanda de promouvoir auprès des paysans l’idée d’association qui seule permettrait l’acquisition des machines nouvelles trop onéreuses pour être achetées individuellement.

Les instituteurs laïques, souvent d’origine paysanne, devenaient, par ce biais, des courroies de transmission entre l’industrie et l’agriculture : d’où leur soudaine importance…

… d’interface entre le prolétariat et la petite propriété…

Michel J. Cuny

(Ce texte est extrait de l’ouvrage de Michel J. Cuny – Françoise Petitdemange « Le feu sous la cendre – Enquête sur les silences obtenus par l’enseignement et la psychiatrie » – Editions Paroles Vives 1986, qui est accessible ici.)  

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