Cette France qui aboie d’autant plus fort qu’elle part davantage à la dérive

Après avoir vu les chapitres 1, 2 et 3 du Livre blanc de la défense et de la sécurité nationale publié en 2013 sous l’autorité de François Hollande, président de la république, appuyer très fermement sur la volonté de la France de conserver l’initiative, d’entraîner l’Allemagne dans la danse, et de faire valoir tous ses droits à la direction des opérations militaires (puisque les États-Unis paraissent avoir décidé de tourner leur regard vers d’autres horizons), le tout en passant complètement sous silence les accointances techniques plus ou moins fréquentes et plus ou moins obligatoires de la France avec la Grande-Bretagne (pour lors complètement absente du débat), nous arrivons au chapitre 4 qui développe les « priorités stratégiques », c’est-à-dire le catalogue de ce qui pourrait s’offrir à la convoitise de la meute européenne, et tout particulièrement, et selon les cas, de l’Allemagne tout d’abord, du triangle de Weimar ensuite (France, Allemagne, Pologne), de l’Italie et de l’Espagne, si l’on veut, et même des pays de Visegrad (Hongrie, Pologne, République tchèque et Slovaquie). Liste non limitative toutefois…

Or, nous le savons depuis le Livre blanc de 2008, de ce côté-ci de l’Atlantique, le Far-West se situe plein Sud.

Pour aborder les combats européens du futur tels que la France du Livre blanc de 2013 les anticipe, c’est-à-dire tels que la fraction la plus aventureuse de la bourgeoisie française doit en préparer la réalisation en dehors du regard éventuellement indiscret de sa propre population, il faut tout d’abord utiliser un vocabulaire adéquat, c’est-à-dire globalement rassurant pour les indigènes visés  :
« Le soutien à la formation d’une architecture de sécurité collective en Afrique est une priorité de la politique de coopération et de développement de la France. » (page 55)

L’effort – quelle qu’en soit la nature, quels qu’en soient le bruit et la fureur – ne tendra qu’à assurer la « sécurité collective en Afrique » : il s’agit d’une priorité intemporelle de la France sitôt qu’elle arrive quelque part en Afrique. Et d’ailleurs…
« En complément, huit accords de partenariat de défense (Cameroun, Centrafrique, Comores, Côte d’Ivoire, Djibouti, Gabon, Sénégal, Togo) et seize accords techniques de coopération accompagnent les États africains dans l’appropriation et la maîtrise de leur sécurité. » (page 55) 

Ce qui veut dire… que sans cela, ils ne sont certainement ni propriétaires ni maîtres de leur sécurité… mais que les Occidentaux le sont de la leur et aussi de la leur… c’est-à-dire des forces qui garantissent les deux.

Or, et c’est bien là le véritable intérêt occidental :
« Ces accords offrent en outre à nos forces armées des facilités d’anticipation et de réaction. » (page 55)

C’est-à-dire que l’insécurité des populations africaines correspond bien à une propriété et à une maîtrise qu’elles ont remises dans les mains d’une puissance étrangère.

En des termes qui disent très exactement ce qu’il faut dire : le loup est déjà dans la bergerie.

Au reste, tous les pays soumis à pareil sort sont assez largement éparpillés et ne présentent pas le moindre risque global. Ce qui n’est pas vrai pour ces deux que voici : eux dépassent la dimension individuelle et peuvent prétendre jouer le jeu d’une politique étrangère déterminée, et peut-être même autonome, à l’intérieur de l’Afrique elle-même :
« Enfin, deux puissances régionales émergentes, l’Afrique du Sud et le Nigeria, sont pour l’Europe et la France des interlocuteurs de premier plan. Ces deux pays présentent de multiples atouts : leur influence et leur poids démographique, économique et militaire leur permettent d’ores et déjà de contribuer effectivement au renforcement des capacités opérationnelles de l’Union africaine. » (page 55)

Certes, ici, la France est un peu plus chez elle que le reste de l’éventuelle meute européenne. Même si leur proximité géographique avec le continent africain pourrait donner à l’Italie et à l’Espagne un peu plus d’appétit colonisateur qu’elles n’en ont a priori…

Mais qu’il s’agisse de l’Allemagne, de la Pologne ou du groupe de Visegrad, leurs intérêts croisés à l’Est européen pourraient très bien les persuader de ne regarder les propositions françaises que d’un œil très lointain. Le Livre blanc a bien conscience du dilemme qui en résulte :
« L’importance stratégique pour l’Europe de son voisinage oriental, de la Méditerranée, de la partie de l’Afrique qui s’étend du Sahel à l’Afrique équatoriale n’est pas considérée au même degré par tous nos partenaires et alliés. » (page 56)

Mais la proposition ne peut qu’être maintenue :
« Pour la France, il ne fait cependant pas de doute que ces approches constituent des zones d’intérêt prioritaire pour l’ensemble de l’Union européenne, et qu’une vision commune des risques et des menaces est souhaitable et urgente. » (page 56)

Certes, ce Sud africain ne paraît pas avoir besoin d’un déploiement armé majeur… Avec ce que la France y a installé – et sauf événement exceptionnel – aucun risque majeur ne paraît vraiment exiger que l’Europe s’y affaire dans son entier…

Alors glissons un peu plus à l’Est, là où les États-Unis et la « communauté internationale » ont lancé les grandes opérations de déstabilisation depuis les années d’effondrement de la politique étrangère soviétique – soit la faramineuse époque d’un Gorbatchev

Là, pour qui n’est pas manchot, il pourrait incessamment y avoir du boulot, du vrai :
« Un conflit dans le Golfe Arabo-Persique pourrait avoir des répercussions graves et variées : atteinte à la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz, tirs de missiles balistiques, déstabilisation de pays de la région. » (page 56) 

Mais, pour la France, s’ajoute un danger majeur qui tient aux engagements relativement aventurés qu’elle a pris dans la région. Ainsi le Livre blanc rappelle-t-il que ce conflit serait aussi le nôtre :
« Par le jeu des alliances, il prendrait d’emblée une forte dimension internationale et impliquerait directement notre pays. »
…qui a eu tendance à se présenter comme la grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le bœuf, et qui en est toute tremblante :
« L’influence stratégique américaine est dominante dans la zone, mais la France y a renforcé sa présence et sa coopération de défense. Elle est liée par des accords de défense à trois États de la région (Émirats arabes unis, Koweït et Qatar) et a établi une base interarmées à Abu Dhabi. Un accord de coopération militaire a été signé avec Bahreïn et des relations étroites sont entretenues avec l’Arabie Saoudite. » (page 56)

bebe-chien-aboyant

Alors, l’Europe, tu viens ?… C’est du lourd, tu sais, car…
« En cas de conflit, la menace balistique iranienne affecterait immédiatement tous les pays de la région, et donc les bases et les points d’appui que nous y avons installés. » (page 56)

C’est urgent, très urgent, puisque…
« Dans ce contexte, notre capacité à mettre en œuvre nos accords en coordination étroite avec nos alliés est indispensable. » (pages 56-57)

Et que, tous seuls, nous risquons d’être bien en peine pour coordonner quoi que ce soit… Nous l’avons montré partout où nous avons eu un travail un peu sérieux à faire… sous le regard tour à tour moqueur ou courroucé des États-Uniens ou même des Britanniques.

Alors, tu viens ?…

NB. Pour atteindre les différents livres actuellement disponibles de Michel J. Cuny – Françoise Petitdemange, vous pouvez cliquer ici.

Michel J. Cuny


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