Koulaks contre kolkhozes : la lutte de classes tourne à l’affrontement direct

Ivan Tryfonovytch Didoussenko avait 13 ans en 1933. Son témoignage nous déplace tout d’abord vers un autre terrain et vers une autre époque. Pour l’Ukraine – comme pour l’ensemble de l’Union soviétique -, la Seconde Guerre mondiale a véritablement commencé en 1941, huit ans après ladite famine, c’est-à-dire, finalement, dans un temps très rapproché…
« Dans notre grand village on ne trouvera pas une photo datant d’avant-guerre. Pen’kivka fut entièrement brûlé par les Allemands pour avoir soutenu les partisans. » (page 140)

Les partisans – à la façon du père de Vladimir Poutine, membre du N.K.V.D. – agissaient à l’arrière du front allemand dans des conditions extrêmement dangereuses…
« Au centre de notre village se trouve un obélisque avec une très longue liste des villageois morts sur les fronts de la Grande Guerre Patriotique. Mais les morts de la guerre sont de loin moins nombreux que les victimes de la terrible famine des années trente. » (Idem, page 140)

Ce n’est que maintenant que nous comprenons pourquoi Ivan a fait ce petit crochet par les années 40 : il ne voulait que donner tout son effet au « crime » perpétré par Staline… en 1933. Il aurait ainsi dépassé en horreur le dénommé… Hitler. Voyons la suite :
« Dans la famille père fut le premier à voir ses jambes enfler et c’est à moi, le petit, qu’échut le rôle de transporteur de cadavres. Est-ce parce que plus tard, jusqu’à la retraite, j’ai été le comptable du kolkhoze, que j’ai travaillé avec des comptes précis ou est-ce parce que les terribles événements se sont gravés de façon indélébile dans l’imagination enfantine, toujours est-il que je peux encore aujourd’hui faire la liste de la moitié de ceux qui s’en sont allés dans les terribles années trente. En tout à Pen’kivka ils sont 937.
La liste complète fut composée secrètement par Kharyton Tykhonavytch Chamoliouk, secrétaire du soviet rural de Pen’kivka dans ces années-là. J’ai bien connu cet homme, malgré notre différence d’âge, nous étions très liés. Un jour Kharyton Tykhonavytch m’a montré cette effroyable liste. Il ne l’a jamais montrée à personne, ni avant, ni après. » (Idem, pages 140-141)

Rien que « montrée » à Ivan… Et comme, avant et après, personne n’en a eu connaissance… elle ne se retrouve plus nulle part. Mais, pour sûr, il y aura eu 937 morts de faim…
« Chamoliouk est mort en 1967. Que soit honorée sa mémoire ! » (Idem, page 141)

Elle a, certes, de quoi être honorée… Puisque, ici aussi, il ne paraît y avoir aucune preuve matérielle du côté des corps, de leur lieu et de leur date d’inhumation, et, surtout, de leur identification :
« C’était plus effrayant qu’un génocide. Les cadavres jonchaient notre rue comme des billots de bois. Personne ne les ramassait, personne n’en avait la force. Personne n’essayait de sauver personne. » (Idem, page 141)

Par contre, nous avons une nouvelle « preuve » de la cruauté de… Staline :
« Les gens racontaient que de faim [Oleksa Kojoukhivsky] était devenu fou. Sa femme était morte et il avait confié ses deux grandes filles à sa sœur qui habitait Oskivtsi. Et les deux plus jeunes, Liouba et Nastousia, avaient disparu ; elles avaient notre âge, nous jouions ensemble il y a peu. Les voisins avaient remarqué leur disparition. Finalement le président du Conseil du village entre dans la maison d’Oleksa, et au bout d’un moment il sort en tenant par les nattes deux petites têtes tranchées à la hache. Il les avait trouvées dans le poêle. Oleksa Kojoukhivsky avait tué ses enfants. » (Idem, page 142)

Ici, un rebondissement…
« C’est ce jour-là, à l’âge de treize ans, que je suis parti faire ma première « tournée ». J’avais amené les corps à la fosse […]. » (Idem, page 142)

Allons-nous enfin avoir, de première main, des indications utilisables quant au devenir de cadavres dûment répertoriés ?
« […] en m’aidant d’un bâton, je renversai le chariot. Ils roulaient, les pauvres, comme des billots de bois.
Dans chacun de nos villages – non pas au cimetière, dans des pâturages – il y a des sépultures comme cela. Il y en a à Ivtcha, à Pen’kivka, à Horodychtchè… Cela rend amer mais il n’y a pas une seule croix, pas la moindre marque, ils sont ensevelis comme des mécréants dans notre terre amère. » (Idem, page 142)

Et nous n’en saurons rien de plus… D’où la nécessité de remplacer les preuves par… du bruit, beaucoup de bruit…
« Il faut crier pour que le monde entier entende parler de ce terrible amoncellement de cadavres, ils ne sont pas moins effrayants que ceux victimes des fascistes, ou ceux des camps… » (Idem, page 142)
… les crimes de Staline devant finir par couvrir le « bruit » fait par ceux de Hitler

Leontiï Mykytovytch Tcherepoukha avait 24 ans en 1933.
« Nous avons vu comment on avait enterré un cheval crevé au cimetière pour animaux et comment immédiatement les gens affamés l’avaient déterré, découpé et emporté dans leurs maisons. » (Idem, page 144)

Pystina Ostapivna Pylyptchouk avait 20 ans en 1933.
« Dans notre rue (la rue Drahany) 59 personnes sont mortes de faim. » (Idem, page 145)
« Le fils d’une femme, Pystyna Holovachtchenko, un garçon de 3-4 ans est mort de faim. Elle l’a découpé et l’a mis au feu dans des pots, mais son voisin l’avait vue et en informa le soviet rural. Ces gens du soviet sont venus et ont emmené cet enfant au cimetière.
Les cadavres étaient réunis sur un chariot et emmenés au cimetière. Là on les mettait tous dans une grande fosse et on attendait qu’elle soit pleine pour la combler. » (Idem, page 145)

D’où un anonymat persistant…

Vassyl Stepanovytch Zavoritny allait déjà au travail en 1933.
« Avant la collectivisation de notre village il y avait jusqu’à 800 foyers. Les indigents et une partie des paysans de moyenne aisance ont tout de suite rejoint le kolkhoze. » (Idem, page 145)

kolkhoze

D’où nous déduisons que l’autre partie des paysans de moyenne aisance et les plus riches – que nous pouvons qualifier de « koulaks » – ont pensé pouvoir s’en tenir à l’écart, jusqu’au moment où ils ont trouvé que leur situation était décidément impossible, ou, tout au moins, désavantageuse :
« On a fait la « Volynka » (sabotage passif) dans le village, on a fait sonner les cloches ; un tractoriste est venu mais les femmes voulaient l’empêcher de labourer, elles se couchaient sous les roues. Après la « Volynka », trois familles ont été déportées en Sibérie (les exploitations de Pavlo Okolita, Tanassi Striltchouk, Vassyl Houlevsky ont cessé d’exister). Après la « Volynka », les gens ont présenté leurs demandes d’admission au kolkhoze en masse. Sur le soviet rural est apparue l’affiche : « Détruisons le koulak en tant que classe ». » (Idem, page 146)

Cette dernière formule signifie que personne ne doit plus pouvoir s’approprier telle ou telle partie des outils de production et d’échange… Ce qui ne lui interdit rien au sein de la vie et de la production dans un cadre collectif, qui – au-delà de l’époque dite de la NEP (Nouvelle politique économique, initiée par Lénine en 1921) – devient, peu à peu, seul possible. Ainsi, tout d’abord, les paysans indépendants pouvaient-ils assez facilement faire face aux impôts :
« Petit à petit les paysans livraient le grain à l’Etat. » (Idem, page 146)

Mais ils allaient comprendre bientôt qu’il ne leur était plus possible de tenir leur rang en prenant appui sur le travail d’autrui. Leurs réserves de richesse, les dimensions de leurs exploitations, etc., tout était remis en cause. D’où l’idée qui finit par s’emparer de certains d’entre eux :
« Mais les gens n’avaient plus rien à donner. » (Idem, page 146)

Vient ensuite la réaction des autorités, à laquelle Vassyl donne une ampleur qui ne doit pas nous égarer :
« Les « remorqueurs » allèrent, chez les gens qui ne remettaient pas le blé, fouiller avec des baguettes en fer. Les propriétaires étaient déclarés koulaks, on leur prenait tout : le blé, le bétail, les habits. Tout cela était immédiatement vendu aux enchères, dans la cour. » (Idem, page 146)
« Puis il y eut une seconde vague de déportation, cette fois-ci ce furent huit familles. » (Idem, page 146)
« Les gens ont commencé à mourir, il n’y avait rien à manger, on mangeait les chats, les chiens, les escargots, la mélasse, résidu de la production sucrière. » (Idem, page 147)
« Moi-même j’étais enflé, mais j’ai survécu, tandis que mon père, lui, est mort. J’ai vu beaucoup de gens mourir de faim, d’abord le ventre enflé, puis les jambes, la peau devient brillante, puis la peau sur les jambes éclate... » (Idem, page 147)
« D’après le témoignage de l’ancien secrétaire de notre soviet rural, 1015 personnes sont mortes de faim dans notre village, 97 maisons sont restées vides, des rues entières étaient désertes. » (Idem, page 147)

Nous attendons toujours de véritables éléments de preuve…

Michel J. Cuny

(Pour reprendre cette série d’articles par le début, cliquer ici)


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