Les koulaks, pilleurs de biens collectifs

Anastasia Maksymivna Koutcherouk était enfant en 1933. Plus de cinquante ans plus tard, c’est toujours en enfant qu’elle témoigne…
« Mam, donne à manger… » A la maison, à part de l’eau, il n’y avait rien. » (page 128)
« Pourtant, que n’y avait-il pas dans ce « borchtch » ! – des herbes de toutes sortes, des chenilles, des mouches, des cochonneries – nous mangions sans même regarder. La famine était là et l’on n’en voyait pas la fin. » (Idem, page 128)
« A cause de ce « borchtch », les bras, les jambes enflent, les yeux deviennent bouffis comme s’ils avaient été taillés avec de la laîche. » (Idem, page 128)
« Durant cette terrible année 1933, nous avons vu mourir la sœur de mon père, tante Yaryna et sa fille, Priska, le beau-fils, Makar et deux petits-enfants, Mykola et Fiona – il n’est resté que l’aîné, Marko et la cadette, Hania, qui avait un an. La voisine d’en face, Youkhymka et son frère Mykola, étaient morts de faim au début du printemps ; Todoska, la fille, se traînait dans les vergers d’alentour d’où on la chassait parfois. Un jour, on l’a retrouvée morte près du poêle. » (Idem, pages 130-131)

Vassyl Ivanovytch Kravtchouk avait 4 ans en 1933. Il se garde, lui aussi, de trop s’écarter de l’âge qu’il avait alors…
« Je revois les visages affligés de ceux dont les tombes se confondent depuis longtemps avec la terre et dont seule, au printemps, l’herbe drue ondulant sous le vent dénote la présence. » (Idem, page 132)
« Que peut se rappeler un enfant de 4 ans ? » (Idem, page 133)
« Nous allions, le ventre ballonné, la faim se lisait dans nos yeux et nous avions perdu notre regard d’enfant. » (Idem, page 133)

georges-sokoloff

Georges Sokoloff

Petro Makarovytch Solovychtchouk avait 12 ans en 1933. Après avoir indiqué qu’il coupe ce qui précède, Georges Sokoloff fait débuter ainsi ce témoignage :
« Père installe sur une brouette mes deux frères et ma sœur et les emmène au cimetière. Avec une pelle, il creuse la tombe de maman et les place là tous les trois, à côté de mère. Puis père rejette la terre dans le trou avec sa pelle, moi je l’aide avec mes mains. » (Idem, page 135)
« J’ai enterré mes frères et ma sœur avec mon père, et puis mon père est mort. Je dormais sur le poêle ; au petit matin, je me suis réveillé : « Papa, j’ai faim, papa, il fait froid dans la maison. »  Père est resté muet. » (Idem, pages 135-136)
« J’ai couru chez ma tante. Elle est venue, a touché la main de mon père et a dit : « Il est mort. » Puis la charrette est passée, elle était pleine de morts empilés les uns sur les autres. » (Idem, page 136)

Et pour finir, il butte sur ce terrible problème des preuves que la réalité ne paraît pas en mesure de fournir :
« De ma famille, il n’est resté aucune trace ni tombe ni pierre tombale. Seulement des noms. » (Idem, page 136)  [suivent les prénom, identité familiale, date de décès – mars, avril ou mai 1933 – de 5 membres de la famille Solovychtchouk]

Oleksandra Omelianivna Medytska avait 10 ans en 1933. Elle est, elle aussi, très expéditive :
« Je me souviens comme on l’a jeté [père] en prison parce qu’il n’avait pas remis sa récolte. Il y est mort. Et puis maman est morte ; autour de nous, les gens mouraient par deux ou trois à la fois ; on les jetait comme ça, dans un trou commun. » (Idem, page 137)

Stepan Hryhorovytch Sirko était un jeune adulte en 1933. Il occupait un poste de comptable dans un kolkhoze, c’est-à-dire dans un centre de production agricole collectif. Son témoignage, qui n’arrive qu’en trente-et-unième position des 131 proposés par Georges Sokoloff, va nous permettre d’effectuer un pas essentiel dans la compréhension des différents phénomènes – parfois si terribles – que nous n’avons jusqu’alors rencontrés que dans le plus grand désordre.

Lisons-le attentivement :
« Au début de mars 1930, une « jacquerie » contre le kolkhoze a éclaté dans notre village de Monastyrychtchè. Les paysans, qui avaient été collectivisés de force, se sont emparés des chevaux, charrettes, attelages, traîneaux, de tout le matériel agricole, des semences et du fourrage collectifs. Sur 350 foyers, il n’est resté au kolkhoze que les paysans les plus pauvres, les komsomols, quelques membres du soviet rural, les veuves et les orphelins. Soit, 62 foyers adhérant au PSO [Société d’exploitation en commun de la terre] « 12ème anniversaire d’Octobre » et 30 foyers constituant l’artel « Victoire ». » (Idem, page 138)

Comme nous le voyons, la révolte – accompagnée de la reprise de biens antérieurement entrés dans le domaine public – ne concerne que d’anciens propriétaires d’instruments de production. Les travailleurs les plus modestes n’ont pas bougé, soit 92 foyers sur 350, un peu plus du quart…

Compte tenu de la proportion des sortants, de la richesse ancienne qu’ils représentent, des mesures d’effraction dont ils ont pris la responsabilité, il est clair que la situation est gravissime. Comment les autorités ont-elles réagi ? Stepan, témoin de première ligne, s’en fait l’écho :
« Après le soulèvement, trois meneurs ont été arrêtés. Deux jours après leur arrestation, les paysans se sont rassemblés devant le siège du soviet rural ; il y avait essentiellement des femmes. Ils ont pris en otage Danylo Boublyk, le président du soviet et les voilà tous partis à la milice.«   (Idem, page 138)

Au-delà d’une atteinte aux biens, voici qu’un représentant de l’autorité est pris à partie :
« Arrivés au chef-lieu du district, ils ont commencé à jeter des pierres sur les vitres des bureaux de la milice et à exiger la libération de leurs concitoyens. La milice a dû battre en retraite ; elle a libéré les trois meneurs après leur avoir fait signer une déclaration dans laquelle ils s’engageaient à ne plus organiser d’autre soulèvement. » (Idem, page 138)

A l’évidence, les responsables du kolkhoze ont décidé de rechercher l’apaisement :
« Le troisième jour, les habitants ont été convoqués à une réunion publique devant avoir lieu en présence d’autorités. Toute la population s’est rassemblée à l’école ; des autorités du district étaient là de même que des autorités de région ; ils étaient une vingtaine d’hommes venus à cheval avec une mitrailleuse de type « Maxime ». L’opération était conduite par le chef de la milice. Après la réunion à l’école, les paysans sont rentrés tranquillement chez eux. Ceux qui étaient restés dans nos deux kolkhozes ont effectué correctement les semailles de printemps, planté les betteraves à sucre, fait la moisson et, à l’automne, ont reçu 3 kg de céréales par jour travaillé. Les particuliers ont apporté à la halle aux grains de 1,5 à 2 tonnes de farine. Les fermiers qui avaient quitté le kolkhoze au printemps ont constaté que ceux qui y travaillaient avaient reçu un bon salaire en nature, et peu à peu, ils ont demandé à y adhérer. » (Idem, pages 138-139)

Cependant, il ne pouvait pas ne pas y avoir de sanction. Ceux qui avaient si vivement manifesté leur volonté de sortir de la structure collective, dans un pays où le sol et l’ensemble des instruments de production étaient devenus propriété de l’Etat prolétarien, tombaient dans la dépendance des décisions de répartition qui revenaient à celui-ci :
« Après que les fermiers eurent quitté le TSO on avait attribué aux kolkhoziens les meilleures terres près du village ; quant aux fermiers individuels, ils ont été refoulés au loin, vers les coteaux, ravines et rocailles. Les fermiers individuels n’avaient plus de bêtes de trait, plus de semences et la plupart de leurs parcelles sont restées en friche. » (Idem, page 139)

Jusqu’ici Stepan, le comptable du kolkhoze, nous a fourni des éléments dont nous comprenons parfaitement la logique, et qui font décidément avancer notre compréhension de l’ensemble des informations que nous retrouvons dans les autres témoignages.

Mais Stepan ne peut qu’être un témoin à charge.

Lisons donc la suite de son propos sans trop perdre de vue ce qu’il nous a permis d’entrevoir quant à la magnanimité des autorités face aux violences exercées contre elles…
« En 1932, ces terres peu fertiles furent imposées pour 2.000 pouds de céréales. Elles en ont rapporté la moitié bien que les 1.000 pouds obtenus aient été recherchés dans la terre, dans les poêles, dans tous les pots et bocaux. Lorsqu’on trouvait du grain camouflé chez quelqu’un, il était condamné à cinq ans de prison. » (Idem, page 139)

Pire :
« Nous avons alors tellement payé qu’en Ukraine, les travailleurs tombaient morts sur place – chez eux, sur la route ou même au travail. Au soviet rural, nous avons enregistré 183 individus morts de faim. Sans compter ceux qui n’ont pas été enregistrés… Après la Grande Guerre Patriotique, 160 personnes ne sont pas revenues au village. Faites donc la comparaison ! » (Idem, pages 139-140)

Mais pourquoi mettre cette comparaison en avant ?

Michel J. Cuny 

Clic suivant : Koulaks contre kolkhozes – la lutte de classes tourne à l’affrontement direct


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