On mangeait chiens, chats et enfants : la faute à Staline…

Suite de la lecture de 1933, l’année noire – Témoignages sur la famine en Ukraine, par Georges Sokoloff

Vassyl Oleksiovytch Frantchouk avait 25 ans en 1933…
« J’étais alors chef d’escouade, je commandais 10 unités ; nous étions chargés d’exécuter les décisions du gouvernement dans le village. Un matin, le chef de peloton Yakiv Horokhivsky vient me voir : « Ecoute, dit-il, cours vite chez Stachko Horokhivsky. Ça ne va pas. Ils font cuire quelque chose ; je me demande s’ils ne sont pas en train de cuire Mykola, le plus jeune. » Stachko Horokhivsky avait deux filles – Adela, 18 ans, Victoryna, 16 ans -, et un petit garçon, Mykola. » (page 113)
« Quand nous sommes arrivés dans la cour, nous avons vu sortir de la maison une créature comme folle, qui courait en serrant quelque chose contre sa poitrine. C’était la fille aînée, Adela. » (Idem, page 113)
« On n’a jamais revu Adela dans le village. Quand nous sommes entrés dans la maison nous avons vu un spectacle tel, que même Pets [le président du soviet rural, surnommé] la terreur, en a été épouvanté. La pièce était nue, aucun linge ni sur la table ni sur les lits. Le four était allumé, de la viande cuisait dans une marmite. Sur un banc, une bassine avec des entrailles. Près du poêle, le corps de l’enfant ou, plutôt, ce qu’il en restait, complètement dépecé. La plus jeune sœur mordillait les doigts de son petit frère. La mère était assise dans un coin et rongeait un morceau. » (Idem, page 113)
poucet

Autre crime rapporté par le même témoin :
« Konon Kotsiouba avait déclaré à ses voisins qu’il n’enverrait pas ses enfants mendier chez les autres, qu’il savait ce qu’il fallait faire. Et il l’a fait. Il a allumé le four et il l’a scellé avec de la fiente pour que les enfants soient asphyxiés. Et quand ses enfants ont repris conscience, ont commencé à pleurer et à demander encore une fois à manger, il les a étouffés. » (Idem, pages 114-115)

Soulignons que cela nous vient d’une personne qui avait 25 ans au moment des « événements » qu’elle rapporte… et qu’elle dit avoir constatés de ses propres yeux…

Hryhoriy Romanovicth Smichtchouk, lui, n’avait que 9 ans en 1933…
« Un jour, je me promenais avec mamie Sophie, ainsi nommait-on la mère de maman. Nous passions devant la maison de l’oncle Mykola Tsvihoun, qui travaillait quelque part à Kryjopil et nous entendons la voix atone de sa femme, Akoulina […]. » (Idem, page 117)
« […] viens donc voir ce qui se passe chez moi. » Nous entrons. Tymoch, le fils de tantine est étendu sur le lit ; il râle. Il y a peu, il était encore venu chez nous pour aider au jardin. Et le voilà, tel un poisson jeté sur la berge, essayant d’aspirer de ses lèvres gonflées l’air confiné de la pièce. Dans un coin, gisent ses trois filles, Maria, Olia et Lida ; elles sont mortes. » (Idem, pages 117-118)
« Au soir, tante Akoulina était morte. » (Idem, page 118)

Vient, alors, un propos qui doit retenir toute notre attention : un silence de plus de cinquante ans aura régné jusqu’au moment où ces « crimes » ont pu être mis, plus ou moins officiellement, sur le compte de la politique, elle-même réputée criminelle, de… Staline :
« Tous deux, mon père et moi, avons souvent raconté nos combats, notre vie au front. Mais nous n’avons jamais parlé de cette terrible famine de 1933 qui, aujourd’hui encore, tourmente notre mémoire. » (Idem, page 119)

Pavlo Kyrylovytch Pavloussenko était écolier en 1933… Il nous permet de voir apparaître une source des propos qui ont commencé à courir, au temps de la perestroïka (initiée en 1985), sur la famine ukrainienne de 1932-1933. La presse locale a en effet offert un premier schéma de discussion… et une forme particulière de systématisation :
« J’ignore si les brigades recevaient des instructions quant aux « méthodes de travail ». Mais, aujourd’hui, quand je lis dans « Les nouvelles villageoises » les articles concernant ces années d’horreur, je m’aperçois que dans toutes les régions d’Ukraine, ces brigades étaient armées pareillement de pics, de massues, de pelles et de haches. Et qu’elles procédaient de la même manière. Elles fouinaient partout, démontaient les poêles (l’endroit le plus sec de la maison), sondaient le sol dans les maisons, les granges, les étables, les caves, retournaient la terre du jardin. Elles fouillaient dans les pots, les cruches, derrière les icônes, et même dans les moufles. Elles cassaient les meules et les mortiers. Celui qui n’avait pas payé son impôt était délesté de ses vestes, manteaux, couvertures et oreillers. » (Idem, page 123)

Il n’y aurait donc eu aucune mesure dans le recouvrement des impôts… Cela ne passant pas par un compte bancaire, c’est le minimum vital – au sens directement matériel du dernier morceau de pain – qui aurait été anéanti… D’où la suite…
« A partir de mars, les gens sont morts en masse dans notre village. Je me souviens qu’au début de l’année scolaire, nous étions une trentaine dans la classe ; au printemps, lorsque nous avons reçu la visite de l’inspecteur, nous n’occupions plus que 5 ou 6 pupitres. » (Idem, page 123)
« On mangeait tout ce qu’on trouvait. Il ne restait plus ni chat ni chien. » (Idem, page 124)

Preuve supplémentaire de l’état de délabrement général engendré par la politique « stalinienne » :
« Cette année-là, il y a eu beaucoup de taupes. Les gens les attrapaient. Leur chair était savoureuse et, pour la peau, on recevait de 10 à 15 kopecks. » (Idem, page 124)

Mykhaylo Prokopouytch Ryjak avait, semble-t-il 7 ans en 1933.
« J’écris ce que m’ont raconté les survivants. Ma mère a joué un rôle essentiel dans cette affaire. Bien qu’elle ait 82 ans, elle a une excellente mémoire ; moi, je viens de passer ma 63ème année. » (Idem, page 125)
« Il est vrai qu’après la mort de mon père, maman ne se souvient plus de rien. » (Idem, page 125)

Cela ne peut certes pas l’empêcher d’avoir une mémoire assez vive d’un temps plus lointain. Voyons ce qu’il a été possible d’en faire :
« Ma mère et moi avons conservé la mémoire de la totalité du village, maison après maison. Notre liste s’établit comme suit : nom du chef de famille ou de sa femme lorsqu’il s’agit d’une veuve et nombre de personnes mortes de faim dans cette famille. Aujourd’hui, on ne peut se souvenir du prénom de tous les enfants ou adultes victimes de 1933.
Liste des habitants de Charyn morts de faim en 1933 : [Georges Sokoloff note qu’il s’agit d’une liste non écrite], soit 398 victimes. » (Idem, pages 125-126)

Certes, les morts ne peuvent pas ne faire que s’inscrire dans les souvenirs d’une personne. Il doit bien y avoir quelques preuves matérielles… Mykhaylo en convient tout d’abord. Mais ensuite, il y a pire…
« Il n’est pas facile de se souvenir de tous après plus d’un demi-siècle.
Quand les gens ont commencé à mourir dans le village, un homme a été désigné pour enlever les corps, les porter en charrette au cimetière et les enterrer. Il se nommait Jason Vlassouytch Matioucha. Il jetait les corps dans une fosse commune. Pour chaque cadavre, il recevait une livre de grain. Matioucha accomplissait son travail sans états d’âme, et même avec conviction. Il allait de maison en maison, ramenait les corps et s’il se trouvait quelque moribond qui respirât encore, il l’enlevait aussi…
Cette histoire s’est passée dans le village : vers 1930, une femme a accouché d’un enfant et est morte tout de suite après. Une autre femme, Maria Hrybyniouk, qui venait juste d’accoucher elle aussi, s’en fut trouver le malheureux veuf : « Laisse-moi ton enfant, je le nourrirai en même temps que le mien, sinon, il mourra. » Et Maria a élevé l’orphelin comme le sien propre… Mais qu’a-t-elle fait de sa charité lorsque la famine est apparue ?… Maria – c’est horrible à dire – a tué et mangé cet enfant de trois ans. » (Idem, page 126)

A mettre, donc, sur le compte personnel de Staline

Michel J. Cuny

(Pour reprendre cette série d’articles par le début, cliquer ici)

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