Pour enfoncer Staline : des contes à mourir de faim

Alors que, dans le livre de Georges Sokoloff, porteur des Témoignages sur la famine en Ukraine, nous atteignons les numéros 12, 13, 14 et 15, une certaine inquiétude nous envahit… Elle concerne l’âge, en 1933, des personnes qui ont décidé de faire appel à leurs souvenirs, en 1989, pour authentifier les accusations portées contre Staline d’avoir délibérément engendré une famine dont les victimes se seraient comptées par millions : 9 ans, 6 ans, 7 ans et 8 ans.

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De fait, en y regardant de plus près, nous voyons qu’il ne s’agit pas seulement de souvenirs… Plus précisément, si certains témoignent de ce qu’ils ont vécu en 1932-1933, d’autres se chargent de développer l’ensemble de ce qui s’est débattu autour d’elles et d’eux, sur une longue période…

Ainsi, alors que Paraska Pavlina Movtchaniouk avait 9 ans en 1933, se contente-t-elle en 1989 de rapporter des éléments succincts qui font manifestement partie de son bagage personnel. Prenons les tout premiers mots de son témoignage :
« Je me souviens que je traversai la gare avec maman. Mère était à bout de forces, gonflée ; elle est tombée, n’a pas pu se relever et le train l’a écrasée. » (page 95)

Voici ce que nous trouvons un tout petit peu plus loin :
« Père n’était plus là, il était mort de faim en 1932. Mon petit frère, Vassia et ma soeur, Olia, étaient morts aussi. Tout comme le mari et les douze enfants de ma grand-mère, Varia. » (Idem, page 95)

Elle ne se mêle pas des causes… Pas plus que n’aurait fait l’enfant qu’elle était à l’époque.

Oleksa Pylypovytch Stepovy avait 6 ans en 1933. Nous ayant dit que son père était affamé depuis quelques temps, elle poursuit :
« Maman nous a réveillés : « Debout, les enfants, notre père est mort. » Nous nous sommes levés et avons vu papa étendu, tout gonflé et inerte. » (Idem, page 97)

Ivan Stanislavovytch Pdhorodetsky avait 7 ans en 1933…
« Au printemps, il ne restait plus rien du maïs. Beaucoup de gens, toute notre famille entre autres, allaient dans la forêt pour ramasser des limaçons qu’on faisait frire. » (Idem, page 98)

Ne serait-ce qu’un propos enfantin, décalé par rapport à la réalité ?
« A cette époque, à Halouzyntsi, une bonne dizaine de personnes mouraient chaque jour (avant la famine, le village comptait un millier d’habitants), quelques centaines sont mortes en 1933 […]. » (Idem, page 99)

Mais du côté des éléments de preuve, la thématique est toujours aussi étrange :
« Une trentaine d’années plus tard, j’ai eu l’occasion de visiter le cimetière. Qui y est enterré et où, on ne peut le savoir. Tout est recouvert de broussailles. » (Idem, page 99)

Si Halyna Mercuriïvna Fedortsova avait 8 ans en 1933, elle a ensuite été institutrice. Son témoignage se garde bien de dévier en direction de ce que l’adulte a pu apprendre par la suite :
« Tous les enfants avaient le ventre gonflé comme une outre. Bras et jambes maigrichons, la tête bien en place et le ventre énorme. Nous n’étions plus des enfants mais des monstres. » (Idem, page 100)

Nous retrouvons ensuite un thème que nous commençons à bien connaître :
« Au kolkhoze, les chevaux crevaient de faim. Je ne sais si on les achevait ou s’ils étaient déjà morts mais mon père rapportait parfois de la viande. Il la préparait lui-même et nous la donnait au compte-gouttes. Pendant ce temps-là, mère enflait, de l’eau suintait de ses jambes où apparaissaient des plaies. Nous mangions la viande, pas maman, c’est pourquoi la faim l’a fait enfler. » (Idem, page 100-101)

Du côté des éléments de preuve, des traces laissées dans le réel, le déficit habituel se répète :
« Les gens ont commencé à mourir, en premier lieu les enfants et les vieillards. Il n’y avait personne pour les enterrer. » (Idem, page 101)
« Aujourd’hui on peut voir l’endroit où sont enterrés ceux qui sont morts de faim. Il n’y a ni croix ni monument, juste un petit monticule de terre. » (Idem, page 101)

Ici aussi, l’intoxication alimentaire à l’origine des gonflements récurrents est patente :
« Je me souviens de Maria Zenmytsia, une jeune fille toute boursouflée qui venait chez nous tous les jours ; maman préparait cette sorte de soupe faite de feuilles de tilleul, de pelures de pommes de terre, avec parfois des trognons de betteraves et elle déjeunait avec nous. » (Idem, page 101)
« Que mangeaient encore les gens durant cette année de famine ? Ils attrapaient dans la mare des têtards, les cuisaient, les salaient un peu et les mangeaient. » (Idem, page 102)
« Ils recherchaient dans la terre des restes de pommes de terre gelées, les râpaient et en faisaient des sortes de beignets frits dans la poêle avec la graisse dont on se servait pour graisser les roues des voitures. Je n’oublierai jamais ce jour où une petite voisine, un peu plus âgée que moi, m’a invitée chez elle pour partager ce beignet fait de pommes de terre pourries. De ma vie, je n’ai dégusté quelque chose d’aussi bon… 55 ans ont passé depuis et je sens encore leur saveur. Etaient-ils vraiment si goûteux ? Allez savoir... » (Idem, page 102)

Nous avons l’impression d’être aux limites du crédible. Impression qui se renforce pour ce qui suit :
« Je me souviens de la mort de quelques enfants de nos voisins. » (Idem, page 102)
« Les enfants de Paraska Kynal, Vania et Yaryna, se sont allongés face au soleil dans leur jardin et sont morts ensemble. Leur mère, enflée, gisait à la maison.
Et chez Tanaska Harachtchouk, le garçonnet a disparu. On ne l’a pas vu pendant un jour, deux jours, une semaine. Les gens racontaient que Tanaska avait coupé son fils en morceaux, les avait salés et les mangeait petit à petit – car elle aussi ne sortait plus depuis quelques jours et personne ne la voyait. Elle, la malheureuse, gisait pendant ce temps à la maison, gonflée comme une outre et n’avait plus la force de se lever pour aller à la recherche de son unique fils. » (Idem, page 102)

Si le cannibalisme n’est ici présenté que comme une rumeur douteuse, ce dernier élément peut très bien être véridique :
« Le pauvre petit s’était tapi dans un coin où il était mort de faim et de froid. » (Idem, page 102)

Vers la fin de son récit, l’institutrice persiste dans sa position de témoin enfantin. Elle ne saisit pas l’occasion pour forcer le trait :
« Beaucoup de familles ont été totalement décimées, laissant leurs maisons vides. Je ne peux pas les compter tous, à cette époque, j’étais petite. Mais je me souviens bien de la famine de 1933 pour l’avoir vécue. »

Cette retenue se retrouvera-t-elle toujours ?

Michel J. Cuny

Clic suivant : Suffirait-il de mettre Staline en cause à travers des enfantillages ?


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