Ne jamais citer Staline pour pouvoir toujours lui donner tort

Le 14 juin 1941, huit jours avant que l’Allemagne nazie attaque l’URSS, le ministre de la Propagande, Joseph Goebbels, écrivait dans son Journal :
« Les Russes semblent ne se douter encore de rien. En tout cas, ils manœuvrent exactement comme nous pouvions l’espérer : ils se regroupent grossièrement, une proie facile à capturer. » (page 304)

Quelques lignes plus loin, il ajoutait :
« En Prusse-Orientale, les troupes sont massées au point que les Russes pourraient nous infliger des dommages très sévères s’ils lançaient des raids aériens préventifs. Mais ils ne le feront pas. Ils n’en ont pas le courage. Il faut avoir de la hardiesse, quand on veut gagner la guerre. » (page 305)

En quelque sorte, Goebbels reproche à Staline de ne pas attaquer… alors que l’occasion qu’on lui offre est décidément très belle… et pourquoi donc ?

N’oublions tout de même pas qu’à ce moment-là, l’Union soviétique était tenue par l’engagement qu’elle et l’Allemagne avaient pris à l’occasion du pacte germano-soviétique signé le 23 août 1939.

Lisons la suite du texte de ce manœuvrier qu’était Goebbels :
« Cripps [l’ambassadeur de Grande-Bretagne en Union soviétique] a quitté Moscou pour Londres. De là-bas, une vague de rumeurs se déverse sur le monde. Tout tourne autour de la Russie. Et avec une assez grande précision. D’une manière générale, on croit encore à un bluff ou à une tentative de chantage. » (page 306)

C’est-à-dire que le bruit s’est répandu de l’imminence d’une attaque allemande ou de la manifestation délibérée d’une telle menace… Staline allait-il mordre à l’hameçon ? Continuons :
« Nous ne réagissons absolument pas. Moscou publie un démenti formel : il ne sait rien d’éventuelles intentions agressives du Reich. Nos mouvements de troupe ont selon lui d’autres intentions agressives. » (page 306)

Ici l’éditeur du Journal de Goebbels a placé une très longue note qui est censée nous éclairer sur la réalité des enjeux de ce temps en y mettant toute l’objectivité nécessaire.

Dans la mesure où les notes prises par le ministre de la Propagande vont avoir ici un rôle assez important, je crois bon de situer le contexte général de cette publication du Journal de Goebbels telle qu’elle a été réalisée par les Éditions Tallandier en 2009.

Le texte lui-même a été établi par Pierre Ayçoberry (Université de Strasbourg II), Elke Fröhlich (de l’Institut für Zeitgeschichte de Munich) et Horst Möller (idem). Denis Peschanski est le conseiller éditorial.

Silence !

Dès l’abord, la lectrice et le lecteur bénéficient d’un « Avertissement » ainsi rédigé :
« La Fondation pour la Mémoire de la Shoah considère que la publication en français d’extraits du Journal de Goebbels par les Éditions Tallandier est de nature à mieux faire comprendre les mécanismes de l’idéologie nazie qui ont abouti à la Shoah. […] Les Éditions Tallandier ont souhaité que les éventuels bénéfices de la vente de l’ouvrage soient reversés à la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, qui œuvre pour l’élargissement et la diffusion des connaissances sur la Shoah. De façon symbolique, la Fondation les attribuera à sa collection de récits personnels intitulée « Témoignages de la Shoah », réalisée en hommage aux victimes de la barbarie nazie. »
Fondation pour la Mémoire de la Shoah
52, boulevard Malesherbes – 75008 PARIS
http://www.fondationshoah.org

Reprenons, maintenant, le début de la note en question :
« Le communiqué de l’agence TASS, lu sur les ondes de Radio-Moscou le 13 juin et publié le lendemain dans la Pravda, est une réponse au gouvernement britannique. Le 10 juin, en effet, sir Alexander Cadogan, sous-secrétaire d’Etat au Foreign Office, avait reçu l’ambassadeur soviétique à Londres, Ivan Maïsky, pour lui détailler la disposition des troupes allemandes massées aux frontières de l’URSS. » (page 306)

Alors… Vous attaquez ? ou pas ?… Le moment serait pourtant bien choisi, n’est-ce pas ?… C’est, en tout cas, le langage que Goebbels tient lui-même… dans son Journal.

Dans quel sens la note va-t-elle s’orienter sur cette question-là ? Dans un premier temps, elle exprime la position de l’URSS :
« Le communiqué de Moscou attribue les rumeurs selon lesquelles Berlin aurait présenté des revendications à Moscou à la propagande de « forces intéressées à l’extension et à l’intensification de la guerre », assure que l’URSS n’effectue aucun préparatif pour attaquer l’Allemagne et affirme que les obligations du pacte d’août 1939 sont pleinement remplies de part et d’autre. » (page 306)

Ensuite, selon ce que l’avertissement nous en a dit, la note va sans doute faire « œuvre pour l’élargissement et la diffusion des connaissances sur la Shoah ». Le temps ayant passé, les esprits s’étant quelque peu refroidis, elle peut même prétendre à une objectivité certaine. Voici que tombe le jugement sans recours que proclame la note :
« Ce démenti ne correspond bien entendu pas à la réalité. » (page 306)

Donc, si elle ment, c’est que « l’URSS effectue des préparatifs pour attaquer l’Allemagne »… et ne remplit pas « les obligations du pacte d’août 1939 ». La preuve de tout cela, la voici, affirme la note :
« Staline a été averti à plusieurs reprises, pendant le printemps, de l’imminence d’une attaque allemande, notamment par les Britanniques, on vient de le voir. Il y a préparé l’Union soviétique, en développant fortement l’industrie d’armement et en haussant les effectifs des forces armées à plus de 5,3 millions d’hommes. » (page 306)

Mais pourquoi donc n’a-t-il pas attaqué ? Pourquoi ne pas s’en remettre à la Grande-Bretagne qui, après avoir prétendu être le vrai recours, n’avait pas, en septembre 1939, hésité à laisser tomber froidement la Pologne dans les mains de Hitler ?

Loin de là, affirme la note, à propos de Staline :
« En parallèle, il a misé sur le retardement au maximum de l’offensive allemande, en évitant soigneusement tout geste qui pourrait être interprété comme une provocation ou servir de prétexte aux Allemands. » (page 306)

Ainsi a-t-il commis une très grave erreur qui condamne l’Union soviétique à la catastrophe… C’est ce qu’affirme la note :
« Les plans militaires soviétiques reposent sur une défense en lignes successives, permettant le lancement de contre-offensives rapides. Dans ce domaine, les stratèges de Moscou sous-estiment fondamentalement la rapidité avec laquelle les Allemands vont réussir leurs percées, ne leur laissant guère le temps de mobiliser les réserves indispensables. » (page 306)

Et voilà comment les propagandistes de la Shoah viennent de nous démontrer que « l’URSS effectuait des préparatifs pour attaquer l’Allemagne  »… et n’a pas rempli  « les obligations du pacte d’août 1939 », erreur qui l’avait condamnée à une catastrophe largement évitable.

Tournons-nous, alors, vers la première occasion qu’aura eue Staline d’expliquer la démarche suivie par l’Union soviétique. Il s’agit de son discours radiodiffusé le 3 juillet 1941 :
« Chose très importante encore, c’est que l’Allemagne fasciste a violé perfidement et inopinément le pacte de non-agression conclu, en 1939, entre elle et l’URSS, sans vouloir tenir compte qu’elle serait regardée par le monde entier comme l’agresseur. On conçoit que notre pays pacifique, qui ne voulait pas assumer l’initiative de la violation du pacte, ne pouvait s’engager sur ce chemin de la félonie. »

Or, à partir de ce premier point, Staline anticipe sur la suite qui se dessine déjà :
« Qu’est-ce que l’Allemagne fasciste a gagné et qu’est-ce qu’elle a perdu, en rompant perfidement le pacte et en attaquant l’URSS ? Elle a obtenu ainsi un certain avantage pour ses troupes pendant un court laps de temps, mais elle a perdu au point de vue politique, en se démasquant aux yeux du monde comme un agresseur sanglant. Il est hors de doute que cet avantage militaire de courte durée n’est pour l’Allemagne qu’un épisode, tandis que cet immense avantage politique est pour l’URSS un facteur sérieux et durable, appelé à favoriser les succès militaires décisifs de l’Armée rouge dans la guerre contre l’Allemagne fasciste. »

Est-ce vraiment là effectuer des préparatifs « pour attaquer l’Allemagne  »… et ne pas remplir « les obligations du pacte » ? L’Union soviétique ne devait-elle pas appliquer tous ses soins à la question de savoir dans quel état d’esprit sa propre population allait se trouver en face de l’entrée en guerre –due à l’initiative de qui ? Ne devait-elle pas éviter qu’un comportement agressif de sa part n’augmente la dimension de cette meute dont les mêmes présentateurs du Journal de Goebbels font état à la date du 22 juin 1941 :
« Dans la nuit du 21 au 22 juin, l’armée allemande lance l’opération « Barbarossa » contre l’Union soviétique. L’attaque est suivie par une série de déclarations de guerre d’autres pays : la Roumanie, l’Italie, puis la Slovaquie, la Finlande, la Hongrie, pays qui participent d’ailleurs militairement à l’offensive. Le Danemark et la France de Vichy rompent les relations diplomatiques avec l’URSS. » (page 314)

Qu’a donc à gagner la Shoah dans cette prise de position qui tend à donner tort à Staline au profit de Goebbels dont il est assez clair qu’il n’a pas vraiment ménagé les Juifs ?

Michel J. Cuny

Clic suivant : Quand l’URSS de Staline était le dernier rempart de la démocratie

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