Le labeur des uns fait la jouissance des autres

Dans les décennies précédant la révolution de 1789, l’importation, en France, de nouvelles machines venues d’Angleterre, souvent accompagnées d’ingénieurs anglais pour initier les ingénieurs français aux techniques les plus récentes, la création de manufactures (filatures, tissages…) sur des terres appartenant à des nobles ou à des roturiers et leur multiplication dans les campagnes comme dans les villes, l’amélioration des transports, la mise au travail plus systématique des « bouches inutiles » : les mendiants, et, la charité chrétienne étant bien ordonnée du côté des propriétaires, l’emploi des femmes, mais aussi des enfants à partir de cinq ans, dans les filatures, sous le prétexte de les arracher à l’oisiveté et à la misère, avaient fait espérer un meilleur sort aux nouveaux comme aux anciens prolétaires. En 1781, Jacques-Jean-Pierre Brissot de Warville ne s’y trompait pas : « Il y aura toujours des riches, il doit donc y avoir des pauvres. » [Cité par Michel J. CunyFrançoise Petitdemange, Le Feu sous la Cendre, Éditions Cuny-Petitdemange 1986, page 113.]

Or, durant ce XVIIIème siècle d’innovations techniques, de 1726 à 1785, la misère n’avait pas décru, tout au contraire… Le coût de la vie avait augmenté de 64 % tandis que la hausse des salaires n’avait pas dépassé 26 %. S’il n’était pas question, pour les propriétaires d’un capital foncier ou manufacturier, de laisser les mendiants, que, pourtant, ils avaient mis sur la touche, “ronger l’État”, il n’était pas davantage question de laisser les femmes et les enfants du peuple faire l’apprentissage de “l’oisiveté”… Même si certains propriétaires privés des moyens de production et d’échange refusaient au peuple ce que, en tant qu’appartenant à la grande bourgeoisie ou à la noblesse, ils s’octroyaient à eux-mêmes si généreusement. C. P. Coqueau, lui, avait son idée, en 1787, sur la meilleure façon de conserver aux uns la jouissance refusée aux autres : « Si toute jouissance sociale est fondée sur un travail préliminaire, il est dès lors indispensable, pour l’intérêt de la classe jouissante, de veiller à la conservation de la classe la laborieuse. » [Idem, page 113.]

Travail au XVIIIème siècle
  Travail au XVIIIème siècle

Nécessité fait loi. Qu’importe les préjugés nobiliaires lorsqu’il s’agit de sauver le pouvoir de sa caste et la jouissance de sa fortune. Déjà, une partie de la noblesse faisait, aux côtés de la grande bourgeoisie, l’apprentissage de ce que peut rapporter la propriété privée des moyens de production et d’échange mis en œuvre par le travail de ceux qu’il convient de presser comme des citrons mais de ne surtout pas tuer, et trouvait la meilleure façon de s’arranger avec sa conscience religieuse pour transformer, en autant de BA qu’il le fallait (Bonnes Actions qui ne sont rien d’autre que les ancêtres de l’action humanitaire, en Europe, en Afrique et ailleurs, des XXème-XXIème siècles), les méfaits de l’exploitation qui fait d’une fortune stagnante un capital rentable.

L’exploitation de l’être humain par l’être humain, c’est-à-dire l’exploitation du travail des esclaves et des serfs, par les propriétaires privés des moyens de production et d’échange, allait trouver sa perpétuation, jusqu’à ce XXIème siècle, dans l’exploitation du travail des salariés par la grande bourgeoisie.

Suite : Laisser croire au peuple qu’il est représenté : telle est l’habileté de la classe la moins nombreuse mais la plus riche de la société

Françoise Petitdemange


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