Les crimes de Staline (de Poutine ???…), quelles preuves ? 18. Lénine pris en tenailles entre Nadejda Kroupskaya et Joseph Staline

Lénine avait rédigé son « Testament » le 22 décembre 1922. Or, le lendemain, et sans qu’il le sache, sa femme Nadejda Kroupskaya adressait la lettre suivante à Kamenev :
« 
Léon Borisovitch ! A la suite d’une courte lettre que m’a dictée avec l’autorisation des médecins, Vladimir Ilitch, Staline est entré hier dans une violente et inhabituelle colère contre moi. » Plus loin, Nadejda Kroupskaya ajoutait encore : « Ce que l’on peut – et ce que l’on ne peut pas – discuter avec Ilytch je le sais mieux que n’importe quel médecin, parce que je sais ce qui le rend ou ne le rend pas nerveux. En tout état de cause je le sais mieux que Staline. »

Comme il semble, le différend entre Staline et la femme de Lénine portait sur les précautions à prendre pour ne pas aggraver l’état de santé de Lénine – extrêmement affaibli -, et ceci, sous la responsabilité plus particulière des médecins réunis autour de lui. S’il faut en croire le schéma développé par Nadejda Kroupskaya elle-même, elle aura obtenu, de ces derniers, l’autorisation de se faire dicter par Lénine une courte lettre, initiative dont Staline aura pensé qu’elle représentait une prise de risque inutile. Pour ménager l’avenir, il a manifesté sa réprobation par téléphone auprès de l' »imprudente », phénomène dont on peut imaginer à quel point, quelle qu’en soit d’ailleurs la forme plus ou moins délicate, il devait heurter la sensibilité d’une épouse qui, depuis longtemps déjà, subissait une situation familiale excessivement dramatique…

Faute de pouvoir se plaindre auprès de Lénine lui-même, qu’elle aura voulu ménager en la circonstance, Nadejda Kroupskaya a choisi de faire de son accrochage avec Staline une question politique majeure : en prévenant Kamenev, elle prévenait le comité central, et lui offrait un éventuel argument contre Staline, dans le contexte de la rédaction, la veille, du « Testament » dont il n’est guère possible qu’elle ait pu ignorer l’existence.

Or, tout ceci fait le point de départ du rapport Khrouchtchev qui interviendra trente-quatre ans plus tard… C’est-à-dire que nous tenons, là, les tout premiers mots de l’explication finale qui aura permis à l’Histoire de faire de Staline un criminel par dizaines de millions. Il ne sera donc pas inutile de nous y attarder un peu, et en reprenant, ici, le fil du rapport Khrouchtchev qui, après nous avoir donné le contenu de la lettre à Kamenev, nous fournit celui d’une lettre adressée, cette fois, par Lénine soi-même à Staline, le 5 mars 1923, c’est-à-dire un peu plus de deux mois plus tard…

C’est tout le temps qu’il aura fallu à Nadejda Kroupskaya pour juger que les nerfs de son mari pourraient enfin subir sans trop de mal l’annonce rétrospective des brutalités dont elle avait été victime de la part de Staline. Voici donc Lénine embarqué, malgré lui, dans une affaire plutôt embarrassante. Jetons-nous sur sa lettre au « futur » coupable de l’essentiel des maux du XXème siècle :
« Cher Camarade 
Staline, Vous vous êtes permis d’appeler cavalièrement ma femme au téléphone et de la réprimander d’une façon grossière. En dépit du fait qu’elle vous ai dit qu’elle acceptait d’oublier les propos qui avaient été échangés, elle a néanmoins mis Zinoviev et Kamenev au courant. Je n’ai pas l’intention d’oublier si facilement ce qui a été fait contre moi, et il est inutile que j’insiste sur le fait que je considère comme dirigé contre moi ce qui a été fait contre ma femme. Par conséquent, je vous demande d’examiner attentivement si vous êtes d’accord pour vous rétracter et vous excuser ou si vous préférez que nos relations soient interrompues. Sincèrement : Lénine. »

Chaque mot vaudrait d’être regardé de près. La formule de « demande d’examiner attentivement si vous êtes d’accord pour… » est déjà, à elle seule, tout un programme… éminemment diplomatique, en vue de « relations » qui menacent – et quelle terrible menace ! – d’être, au pire, « interrompues ». Quant à la partie adverse, elle ne sort pas spécialement grandie de l’épreuve de la fessée dont on ne sait pas vraiment qui des deux protagonistes l’aura reçue : Nadejda avait donc promis au féroce Staline d’oublier non pas seulement ses propos à lui mais « les propos qui avaient été échangés ». Peut-être faut-il penser qu’ils ne s’étaient guère écartés d’une certaine parité dans l’alacrité… Et cette promesse, elle ne l’a pas tenue… Ensuite, par-delà Kamenev, il y aura eu Zinoviev

Laissons-là cet énorme bruit qui n’est qu’enfantillage. Ce qui est plus sérieux, c’est le « codicille » que Lénine a ajouté à son « Testament » une douzaine de jours après l’avoir rédigé, mais quelques semaines avant de savoir que Staline pouvait même essayer de protéger la santé du mari de Nadejda Kroupskaya jusqu’à l’intérieur de leur couple :
« 
Staline est trop brutal, et ce défaut, tout à fait supportable dans les relations entre nous communistes, devient intolérable dans la fonction de secrétaire général. C’est pourquoi je propose aux camarades de réfléchir au moyen de déplacer Staline de ce poste et de nommer à sa place un homme qui n’aurait pour tout avantage sur le camarade Staline que d’être plus patient, plus loyal, plus poli et plus attentionné envers les camarades, moins capricieux, etc… Cette circonstance peut paraître une bagatelle insignifiante, mais je pense que pour se préserver de la scission et du point de vue de ce que j’ai écrit plus haut des rapports mutuels entre Staline et Trotsky, ce n’est pas une bagatelle, ou alors, c’est une bagatelle qui peut se révéler d’une importance décisive. »

Trouver « un homme qui n’aurait pour tout avantage sur le camarade Staline que… » Car, pour le reste, il était assez clair, selon Lénine, qu’il serait difficile de faire mieux. C’est effectivement ce que pensèrent les camarades : Staline a conservé son poste de secrétaire général.

Pour en finir avec le rapport Khrouchtchev, n’oublions toutefois pas la remarque selon laquelle la brutalité de Staline apparaissait à Lénine comme un « défaut tout à fait supportable dans les relations entre nous communistes« . Car cela nous renvoie à un petit bout de phrase que nous n’avons pas encore rapporté, mais qui figure dans la lettre de Nadejda Kroupskaya à Kamenev juste après les mots « violente et inhabituelle colère contre moi » : « Ce n’est pas d’hier que je suis au parti. »

Ainsi même Lénine n’a-t-il pas été en situation de prendre Staline en défaut, y compris dans cette petite affaire « entre nous communistes » (Nadejda Kroupskaya comprise). C’est tout dire de la faiblesse intrinsèque du rapport Khrouchtchev dans la mise en cause, et en exergue, des « crimes de Staline ».

Michel J. Cuny


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