Ces technologies que l’Afrique pauvre va devoir retourner contre la finance internationale

par Michel J. Cuny et Issa Diakaridia Koné

Tout en ne perdant pas de vue la piste qui, à partir du Comité des Nigérians installé au Mali, nous a conduits à nous interroger sur le rôle promis à Ecobank, nous reprenons la suite du Rapport établi en 2006 par Carana Corporation sur le secteur informel en Afrique de l’Ouest… et sur la préoccupation d’offrir aux commerçants et aux travailleurs migrants la possibilité d’effectuer des transferts d’argent à travers les banques plutôt que par des paiements en espèces et de la main à la main.

Au-delà de ceux qui, comme ces commerçants nigérians, sont établis et reconnus dans le secteur formel, il s’agit également de sensibiliser un maximum de commerçants du secteur informel à l’intérêt qu’il y aurait, pour eux, de pouvoir bénéficier des services du secteur bancaire…
« Les donateurs peuvent fournir une assistance aux institutions de micro-finance et à d’autres organisations à but non lucratif pour mettre en œuvre un programme de sensibilisation. La stratégie principale de la sensibilisation devrait être d’éduquer les commerçants migrants sur les différentes composantes reliant les affaires et la finance, les avantages de l’intermédiation financière et les estimations de coûts qui intègrent le financement. » (page 44)

Autrement dit, il s’agirait de les initier à prendre l’économie sous l’angle du financement… et de devenir ainsi des relais de l’activité bancaire et financière jusqu’au plus profond de la société africaine de l’Ouest… Au-delà, c’est bien sûr la mise en œuvre du capitalisme, et donc le fait de découvrir les Africains et les Africaines qui pourraient en devenir les promoteurs et les promotrices qui sont ici visés. 

Cela implique de leur fournir une masse de manœuvre en mobilisant jusqu’aux plus pauvres… qui devront se trouver intégré(e)s dans l’activité bancaire, mais, cette fois-ci du côté des actes de consommation… Ici encore, le Rapport dispose d’un exemple qu’il offre à notre attention :
« L’expérience sud-africaine de bancarisation des pauvres et des personnes du secteur informel non rattachés à une banque offre des leçons et des expériences très importantes sur ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas. » (page 44)

Comment faire entrer les pauvres dans la ronde de l’exploitation de l’être humain par l’être humain… en les prenant du côté des petits amusements de la vie quotidienne ?… La question s’est posée avec une acuité certaine dans l’ex-pays de l’apartheid… où il paraît que Nelson Mandela, ayant accordé trop peu d’attention au contrôle, par un État appuyé sur l’ensemble de la population noire, des activités de la Banque centrale d’Afrique du Sud, a laissé à son pays la possibilité de se transformer bientôt en l’un des plus inégalitaires au monde. Et voici ce qui aura été ensuite une préoccupation centrale des responsables politiques sud-africains :
« En raison des mandats gouvernementaux accordés aux banques pour atteindre les Sud-Africains noirs, le secteur bancaire a exploré des moyens d’offrir des produits bancaires à faible coût, y compris des transferts d’argent. » (page 44)

Faire entrer, au moindre coût, les plus pauvres dans la boucle de l’activité bancaire tout en les laissant dans une pauvreté à peu près inchangée… Il s’agissait là d’un véritable tour de force… Et c’est ce qui a été réussi…
« Un résultat final de cela a été le partenariat entre MNet et Standard Bank intégrant les téléphones mobiles et les services bancaires. » (page 44)

Ainsi la banque se sera-t-elle trouvée très vite intégrée dans la poche de tout un chacun… Le piège marche parfaitement, et il ne coûte rien… Ce qui ressemble, pour les pauvres, à un vrai miracle :
« Le compte n’a pas de frais de service mensuels et aucun solde minimum, et les transactions sont effectuées par SMS et sont gratuites. Les paiements de personne à personne sont possibles, tout comme les virements vers d’autres comptes bancaires et les paiements de factures. » (page 44)

De quoi permettre à l’ensemble du continent africain de conserver ses pauvres par centaines de millions, tout en tenant leur misérable comptabilité à la merci des banques… C’est la voie que leur ouvre l’exemple de l’Afrique du Sud, cependant que…
« Les clients utilisent les succursales bancaires standard ou les guichets automatiques pour les dépôts et les retraits d’espèces. » (page 44)

Encore cela ne sera-t-il pas vrai seulement pour les populations urbaines…
« Un autre exemple similaire est la délivrance de comptes Mzansi, des cartes de débit pour les communautés rurales pauvres, où les gens peuvent retirer de l’argent et effectuer des paiements via des distributeurs automatiques de billets à bas prix. » (page 44)

Décidément, le progrès va irrésistiblement dans le sens d’un contrôle approfondi des intérêts internationaux sur la moindre dépense et le moindre gain des plus pauvres…
« Des options technologiques sont disponibles qui peuvent fournir des solutions essentielles et aider les pauvres à obtenir un accès financier. » (page 44)

… qui est aussi, et bien plus nettement encore, un « accès de la finance sur les pauvres »…

Or, cela ne vaut évidemment pas que pour l’Afrique du Sud. C’est le Rapport (2006) qui nous le dit avec force :
« Comme l’a montré l’enquête auprès des Africains de l’Ouest au Ghana, 60% des migrants et des commerçants possèdent un téléphone cellulaire. De plus, il existe aujourd’hui des technologies appropriées basées sur les téléphones portables qui offrent des transferts d’argent sûrs, rentables et pratiques. » (page 47) 

Suit une remarque très significative :
« Alors que la pauvreté et l’informalité se nourrissent mutuellement en Afrique de l’Ouest, la présence de téléphones cellulaires peut engendrer un processus de formalisation par lequel les transferts de compte à compte sont effectués par téléphone. » (page 47) 

Drainée par les facilités nouvelles offertes par la technologie, la pauvreté ne débouchera plus sur le secteur informel… Dès qu’elle touchera à son téléphone cellulaire (mobile), elle sera saisie par le secteur formel… Et qui sait si le secteur formel ne saura pas convaincre certains de ces pauvres d’adhérer aux miracles que peuvent produire les activités d’investissement ? Le Rapport lui-même le pense :
« Rendre opérationnel un paiement transfrontalier efficace dépend de méthodologies appropriées qui incluent des technologies adéquates, des produits financiers adaptés, une stratégie marketing et des études de marché. » (page 47) 

Tout cela pourrait commencer très modestement :
« Les petites entreprises soutenues par des banques ou des IMF [Institutions de micro-finance] pourraient être poussées à vendre divers produits tels que les cartes téléphoniques, les cartes bancaires et les systèmes d’envoi de textes. » 

De même :
« Les donateurs peuvent faciliter ce processus en travaillant en tandem avec les IMF, les banques et les associations de commerçants. » (page 47) 

Et en bout de chaîne, quand un maximum de pauvres pourront tapoter sur leurs instruments de poche…
« Une dernière stratégie à moyen terme consiste à fournir une assistance technique pour élaborer une mesure statistique et méthodologique solide des flux monétaires résultant des règlements commerciaux et des transferts de fonds. Le suivi de ces flux garantira la certitude de l’ampleur de ces fonds, informera les décideurs politiques des implications de ces flux et permettra à différents groupes de prévoir correctement la politique monétaire, commerciale et de change. » (page 47) 

Évidemment, c’est ici qu’il va falloir se retourner vers… Ecobank !…


Une réflexion sur “Ces technologies que l’Afrique pauvre va devoir retourner contre la finance internationale

  1. Ces articles bien faits montrent de manière tout à fait éclairante les velléités de pénétration en douceur de la Finance à l’intérieur des pays de l’Afrique de l’Ouest ! Un dossier qui mérite vraiment d’être suivi de près

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