Opération noyautage des commerçants au Ghana et au Mali ?…

par Michel J. Cuny et Issa Diakaridia Koné

Ainsi que nous l’avons vu, le Rapport rédigé en 2006 par Carana Corporation souhaitait obtenir que les banques puissent intervenir dans les transferts d’argent… Sinon, sans elles, ceux-ci continueraient à irriguer malencontreusement le secteur informel avec la bénédiction des autorités gouvernementales des différents pays d’Afrique de l’Ouest. Cependant, il lui faut le reconnaître :
« Les virements bancaires sont chers lorsque les gens envoient des montants inférieurs à 500 $ US allant jusqu’à 10% du montant envoyé. Ce montant représente le paiement type qu’un migrant ou un petit commerçant effectuerait régulièrement pour couvrir ses dépenses lors d’un voyage pour acheter des marchandises. » (page 40)

Pour dix heures travaillées dans le but d’envoyer de l’argent à sa famille restée au pays, le migrant doit en effectuer une rien que pour payer les frais bancaires… Autant faire le voyage soi-même, comme l’indique cet extrait…

Cependant, le Rapport ne désespère pas de pouvoir obtenir une baisse significative du prix à payer pour des virements bancaires portant sur des sommes relativement modestes. Il suffirait de diminuer les coûts induits pour les banques en leur permettant d’utiliser les techniques les plus récentes… tout en appliquant celles-ci à un grand nombre d’intervenants que la loi autoriserait enfin à pouvoir agir en liaison avec les banques : organisations de transfert d’argent (MTO) du type Western Union ou Money Gram (deux sociétés états-uniennes), IMF (institutions de micro-finance) ou encore coopératives de crédit…

Pour en arriver là, il faut susciter la mise en place de groupes de pression… Le Rapport a déjà sa petite idée :
« Une méthode consiste à créer deux groupes de travail sur les paiements transfrontaliers et le développement, l’un axé sur les commerçants et les règlements de paiements, l’autre sur les transferts de fonds [des migrants]. Les groupes de travail seraient composés d’un éventail de participants couvrant les secteurs public et privé (ONG, entreprises), les organismes régionaux et les donateurs. » (page 42) 

Ces derniers sont, bien sûr, de généreux Occidentaux…

L’ensemble ainsi constitué ne partirait pas de rien. Le Rapport lui a déjà trouvé de quoi prendre un bon départ, puisque…
« Deux projets pilotes potentiels qui répondent à cet objectif se trouvent au Ghana et au Mali. » (page 42) 

S’agissant du premier pays cité, voyons de quoi il s’agit :
« Dans le cas du Ghana, les petits commerçants travaillant à Accra (dans la région de Tudu) qui génèrent des ventes entre 5 000 $ et 10 000 $ US et sont organisés en une seule association de commerçants (United Petty Traders Association – ou UPTA – avec plus de 300 membres) ont une demande de prêts de micro-finance. Malheureusement, et comme beaucoup d’autres groupes similaires, ils n’ont accès à aucune institution financière. » (page 42) 

Et cependant, voilà donc plus de 300 membres qui ont réussi à se regrouper et dont il est possible de penser qu’ils sont ensemble à la tête d’une petite fortune qui rassemble de 1,5 million à 3 millions de dollars… Peut-être même n’est-ce qu’un début… Admettons qu’il leur faille lâcher 10 % de ces sommes pour des questions de transfert… Sûrement, la moindre baisse des frais d’envoi les intéressera…

Or, si, à l’échelle des sommes qui transitent dans le secteurs informel du Ghana, nous touchons peut-être là des personnages d’une importance certaine, il y a, dans leur environnement immédiat, une quasi-infinité de micro-entrepreneurs plus petits mais qui, rassemblés, représentent eux aussi une somme globale très importante. C’est ce qu’ajoute immédiatement le Rapport de Carana Corporation (2006), qui les range sous l’aile protectrice des Institutions de micro-finance autorisées par l’État ghanéen à micro-financer, mais pas à transférer par-delà les frontières, ni même à se tourner vers les banques pour qu’elles le fassent à leur place. Et là, il y a vraiment beaucoup de monde à pouvoir être éventuellement intéressé par une baisse sensible des coûts de transferts d’argent à travers les frontières !…
« Les IMF formelles et semi-formelles du Ghana touchent environ 1,5 million de clients, membres et déposants, dont moins d’un tiers ont des prêts. Ils comprennent 115 banques rurales et communautaires agréées (RCB) avec plus d’un million de déposants et 150 000 emprunteurs ; 9 sociétés d’épargne et de crédit agréées (S&L) avec plus de 160 000 déposants et 10 000 emprunteurs ; et 253 coopératives de crédit comptant plus de 120 000 membres. » (page 43)

Évidemment, dans cette masse considérable, il y a aussi de petits poissons qui ne peuvent servir qu’à donner une certaine envergure à la manœuvre envisagée, mais pas à lui fournir de vrais activistes, et, même à l’intérieur des 300 « gros » de l’United Petty Traders Association (UPTA), il faudrait sans doute obtenir une certaine décantation. Toutefois, écrit le Rapport
« L’objectif final pourrait être de recruter au moins 20% des membres de l’UPTA dans une institution de micro-finance, facilitant ainsi leur accès au crédit et leur permettant potentiellement d’effectuer des paiements transfrontaliers formels. » (page 43) 

Affaire seulement interne au Ghana… Mais le noyautage envisagé au Mali est d’une tout autre nature… Et c’est ce que nous allons constater immédiatement… Le Rapport introduit la manœuvre à réaliser comme ceci :
« Un autre projet pilote possible est de soutenir les paiements transfrontaliers et l’accès financier pour le Comité des Nigérians au Mali. » (page 43) 

Il s’agit donc d’organiser une pression à l’intérieur du Mali, pression à exercer sur les autorités maliennes pour obtenir, au bénéfice d’entrepreneurs nigérians, l’autorisation d’effectuer des paiements transfrontaliers… Mais qu’est-ce donc que ce Comité des Nigérians ?
« Le Comité, fondé il y a plus de cinquante ans, comprend plus d’une centaine de membres, dont la plupart sont des entrepreneurs travaillant dans l’économie formelle. » (page 43) 

Le Rapport ayant été rédigé en 2006, il faut donc en déduire que le Comité a été créé avant même l’indépendance du Mali…

À leur façon, ces gens-là pratiquent une sorte d’internationalisme…
« Les membres du comité sont des entrepreneurs et des commerçants ayant des entreprises dans divers pays d’Afrique de l’Ouest (Burkina Faso, Nigeria et Togo entre autres), mais doivent faire face à des obstacles lors de la réalisation d’opérations d’espèces à espèces. » (page 43) 

Ce qui est dire qu’ils ont aussi un pied dans l’illégalité, mais que ce sont tout de même de gros poissons qui ont pignon sur rue au Mali… Le Rapport leur trouve d’ailleurs un interlocuteur de choix…
« Une solution consiste à forger une initiative entre le Comité et Ecobank pour générer un mécanisme facilitant les paiements transfrontaliers par les membres du Comité via la banque, augmentant ainsi non seulement les revenus bancaires via les comptes, mais également l’ouverture de lignes de crédit pour les transactions régionales. » (page 43)

Il nous vient à l’esprit que suivre la piste Ecobank a quelques chances de nous mener assez loin… Qui sait ?…


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