Capitalisme d’État d’un côté, et coopératives de l’autre (kolkhozes)…

L’embarcation peu à peu constituée par des bolcheviks qui souhaitent ne pas manquer le rendez-vous qu’ils ont pris avec le socialisme, tout en sachant qu’il est tout de même assez largement anticipé, va devoir s’accommoder d’un second élément d’instabilité. Lénine écrit :
« Les coopératives sont également une forme de capitalisme d’État, mais moins simple, moins nettement délimitée, plus compliquée et qui, pour cette raison, place pratiquement le pouvoir soviétique devant des difficultés plus grandes. » (Idem, page 369.)

L’un et l’autre visent un objectif qui est sensiblement commun :
« Le capitalisme coopératif ressemble au capitalisme d’État en ce sens qu’il facilite l’inventaire, le contrôle, la surveillance, les rapports définis par contrat entre l’État (en l’espèce, l’État soviétique) et le capitaliste. » (Idem, page 370.)

Il ne faut toutefois pas se leurrer (Discours à la Conférence élargie des métallurgistes de Moscou, 4 février 1921) :
« Les classes subsistent encore dans notre pays ; leur abolition demandera de très longues années, et ceux qui le promettent pour bientôt sont des charlatans. Le paysan vit à l’écart, est installé dans son coin, maître chez lui, et il a du blé : il peut ainsi asservir tout le monde. » (Idem, page 111.)

Quelques semaines plus tard, le Xème Congrès du Parti Communiste (bolchévik) de Russie (8-16 mars 1921) permet à Lénine de mettre à plat l’extrême gravité de la situation et de présenter le remède radical qu’il propose d’y appliquer. Celui-ci devait rester dans l’Histoire sous le nom de NEP (Nouvelle politique économique). Il prend appui sur un double constat (Rapport d’activité du 8 mars) :
« […] ce n’est qu’à la fin de la guerre que nous nous sommes aperçus de toute la gravité de notre ruine et de notre indigence qui nous condamnent pour longtemps à panser exclusivement nos plaies. » (Idem, .page 178)

Et puis, il y a l’affaire de la révolte des marins de Cronstadt (1er – 18 mars 1921) qui est alors en cours, et dont il fournit immédiatement une analyse politique précise :
« Nous devons considérer attentivement cette contre-révolution petite-bourgeoise qui lance les mots d’ordre de liberté du commerce. » (page 192)

Du point de vue des rapports de force entre les classes, cette tentative de contre-révolution petite-bourgeoise n’est pas complètement inepte. C’est, en tout cas, la leçon que Lénine choisit d’en tirer, ainsi que les conséquences qui vont avec : ce sera donc la NEP.

Certes, dit-il, l’État des Soviets s’est saisi de la grosse industrie, mais elle n’était plus guère qu’une ruine… Bien sûr, en même temps que l’électrification de tout le pays, la question de son rétablissement est à l’ordre du jour, mais…
« ce dernier ne pourra plus se faire sur l’ancienne base : c’est l’affaire de nombreuses années ; il faudra pour cela des dizaines d’années au moins, sinon plus, étant donné notre ruine. » (Idem, page 194.)

Or, ce délai terriblement long – et d’ailleurs momentanément indéfini – met le pouvoir des Soviets dans une situation très délicate :
« Lorsque nous consacrons tous nos efforts à relever l’économie, nous devons savoir que nous avons devant nous le petit cultivateur, le petit patron, le petit producteur qui travaillent pour le marché jusqu’à la victoire complète de la grosse production, jusqu’à son rétablissement. » (Idem, page 194.)

Ainsi est-il totalement inutile de se voiler plus longtemps la face :
« Tant que nous n’avons pas changé la paysannerie, tant que la grande industrie ne l’a pas transformée, il faut lui assurer la liberté de gérer son exploitation. » (Idem, page 196.)

C’est donc en quoi va consister la NEP…

Sept jours plus tard, dans le cadre de ce même Congrès, Lénine n’omet pas de bien préciser là où le bât blesse :
« Nous savons que seule l’entente avec la paysannerie est capable de sauver la révolution socialiste en Russie, tant que la révolution n’a pas éclaté dans les autres pays. » (Idem, page 225.)

Il s’agit donc d’une position d’attente qui, sauf événement extérieur, pourra s’étendre – selon ce que lui-même n’aura cessé d’en dire – sur « des dizaines d’années »… Rappelons que nous sommes là, avec lui, en 1921, c’est-à-dire pas si loin de l’attaque allemande de 1941… Il n’en faut que deux !…

La NEP est donc une façon de tenir… dans un seul pays… sans pour autant cesser d’avancer vers le socialisme. Lénine est-il si sûr de ne pas voir très vite l’État des Soviets submergé par les détenteurs d’un droit certain de commercer ? Il pose lui-même la question…
« […] peut-on restaurer jusqu’à un certain point la liberté du commerce, la liberté du capitalisme pour les petits agriculteurs, sans saper les fondements du pouvoir politique du prolétariat ? Est-ce possible ? Oui, car c’est une question de mesure. » (Idem, page 229)

De mesure à l’intérieur même de la quantité des produits qui vont se trouver échangés sur le marché, selon qu’ils viennent de la production d’État ou de la production privée :
« Si nous étions à même d’avoir une quantité de marchandises même minime, si elles étaient détenues par l’État, par le prolétariat exerçant le pouvoir politique, et si nous pouvions lancer ces marchandises dans le circuit, nous y ajouterions alors, en tant qu’État, le pouvoir économique au pouvoir politique. » (Idem, page 229.)

Quand vient enfin le moment du discours de clôture (16 mars 1921), le grand dirigeant marxiste montre que, y compris dans cette relation extravagante que va faire naître la NEP, prolétariat et paysannerie ne sont pas des adversaires, qu’au fond de leur relation il y a la hausse de la productivité du travail, c’est-à-dire le développement des forces productives qui, en régime socialiste, sous-tend tous les progrès possibles de l’humanité. Ainsi…
« [Leurs] rapports seraient normaux si le prolétariat détenait la grosse industrie avec sa production, et non seulement donnait satisfaction entière aux paysans, mais aussi pouvait, en leur fournissant des moyens d’existence, améliorer leur situation au point de rendre évidente et palpable la différence en comparaison du régime capitaliste. » (Idem, page 279.)

Michel J. Cuny


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