Comment faire croire au peuple malien que son bonheur passe par les banques ?

par Michel J. Cuny et Issa Diakaridia Koné

Nous avons donc étudié les différents moyens mis en œuvre par l’IICEM (Initiatives intégrées pour la croissance économique au Mali) conduite par le Canadien Jean François Guay – dont on ne cesse de nous dire qu’il est un représentant très qualifié de la charité dont sont capables les États-Unis  – pour obtenir, de la petite agriculture malienne, qu’elle puisse faire échapper l’ensemble du Mali à la pauvreté, en lui permettant de mettre en œuvre la formule même de la libre entreprise :

« Réduire les coûts, augmenter les bénéfices »

Tournons-nous vers lui pour vérifier que nous ne commettons pas d’erreur en soulignant comment, à partir d’un apparent souci qu’il aurait de remédier à l’insécurité alimentaire à l’intérieur d’un des pays les plus pauvres du monde, il glisse, de la quantité et de l’accessibilité des produits agricoles issus du sol malien, à leur seule commercialisation…

Il le déclare sans en éprouver la moindre gêne :
« L’IICEM a contribué à transformer les cultures de subsistance en produits commerciaux, ce qui a apporté aux agriculteurs plus de revenus et des prix plus élevés pour des cultures de meilleure qualité. »

Ainsi, c’est bien la réussite entrepreneuriale qui l’intéresse, et elle seule…

Par ailleurs, nous le savons engagé dans une autre initiative, bien différente de celle où il s’offre comme porte-parole permanent d’une meute d’ONG (organisations non-gouvernementales) qui ont toujours la bienfaisance à la bouche.

Avec son camarade, Gino Pelletier, canadien comme lui, il a fondé la société Forex-Afrique qui est, selon ce qu’en dit celui-ci sur le site qu’ils lui ont consacré,  « une entreprise de travaux liés à l’eau et aux énergies renouvelables, et de gestion de projet/consultation ».

C’est bien dans ce domaine, à l’interface du secteur public et du secteur privé, que ce dernier, c’est-à-dire le secteur privé, devrait pouvoir prendre son envol, non seulement au Mali, comme les responsables de Forex-Afrique se sont empressés de le proclamer, mais encore un peu partout dans la sous-région de l’Afrique de l’Ouest.

Eh bien, justement, Jean François Guay ne peut que se féliciter d’avoir remporté une victoire sur ce terrain-là aussi :
« Le projet a également eu un impact visible sur l’agriculture en soutenant les communautés lors de la construction de nouvelles infrastructures d’irrigation, ce qui augmente les rendements des cultures, économise l’eau et réduit les coûts de pompage et de production jusqu’à 50%. »

Partie prenante de cette conquête du Mali par le capitalisme triomphant, le site abt associates en veut bien davantage, et il l’annonce dans un sous-titre de l’article qu’il consacre à cette folle équipée au beau milieu de la grande pauvreté africaine :

« Faire passer l’agrobusiness au niveau supérieur »

De quoi peut-il s’agir ? Allons-nous tout à coup revenir sur les moyens qui permettraient tout simplement d’obtenir du sol malien les produits nécessaires à la survie de tout un pays ? Le terme « agrobusiness » résonne évidemment d’une très étrange façon… 

Observons cela de plus près… Alors qu’il paraît qu’ici nous allons atteindre l’objectif suprême qui anime tous ces prétendus faiseurs de miracles :
« Mais l’impact le plus durable de l’IICEM peut être d’aider à formaliser les activités de l’agriculture au Mali : encourager les agriculteurs à vendre en tant que groupes, les commerçants à signer des contrats d’achat et les banquiers à financer des semences améliorées et d’autres nécessités avec l’assurance que les agriculteurs auront des revenus pour les rembourser. » 

Ils y vont de bon cœur en affichant tous les éléments d’un processus qui doit trouver sa consécration dans les… banques, tout en garantissant que celles-ci seront effectivement… remboursées de tous les crédits qu’elles auront dû consentir pour que vive l’agriculture malienne en tant qu’instrument de l’exploitation d’une partie du peuple malien par celles et ceux qui auront cru aux sirènes d’un impérialisme occidental qui ne tardera pas à les mener de trahisons en trahisons…

Voici comment l’Occident leur met l’eau à la bouche :
« Dans le cadre d’un système plus prévisible – et avec l’aide de l’IICEM pour renforcer la confiance et améliorer la documentation des prêts aux agriculteurs – les banquiers ont commencé à financer les producteurs de mil et de sorgho pour la première fois au Mali. »

Les compères de Jean François Guay ont même obtenu le témoignage d’un certain Fadjigui Dembele, président d’une coopérative de Sougoula, dans le sud du Mali :
« L’IICEM nous a aidés à renforcer les capacités de notre coopérative, à nouer des relations plus solides avec la banque. Nous avons écrit les noms des agriculteurs et les avons remis à l’IICEM. Ils nous aident à préparer correctement nos documents et à se rendre à la banque pour le prêt. »

Ainsi fait-on parfois avec certaines électrices et certains électeurs qu’on emmène dans des véhicules d’emprunt jusqu’au prochain bureau de vote… On pourrait même tenter cela sous les bombes…

Et pourquoi donc ne pas emmener les heureux élus de la libre entreprise jusqu’aux guichets des banques tandis que, dans le Nord du Mali, de terribles événements surviennent pour mettre un peu d’ambiance ?

En effet, le dernier gros titre de l’article de abt associates souligne qu’il n’est peut-être pas si difficile de

« Prêter pendant une crise »

En voici la preuve :
« Après le coup d’État de 2012, le projet a mis en place une réponse de crise à la sécurité alimentaire pour les partenaires du projet dans les régions nordiques durement touchées de Mopti et Tombouctou. L’IICEM a agi en tant que prêteur, permettant aux agriculteurs d’acheter des fournitures essentielles telles que des semences améliorées et des engrais. » 

Et ce n’est certes pas la crise qui pourrait empêcher les banques d’exiger des emprunteurs qu’ils pensent d’abord à elles… au milieu des massacres qui donnent le la à la vie de tout un pays, et qui le lui donneront pendant bien des années encore… puisque même – et surtout – pendant une crise, il est possible de prêter à l’agriculture pauvre d’un pays qui s’enfonce dans une misère qui présente le très gros intérêt d’enrichir les banques au détriment de tout souci réel d’une pauvreté elle-même très réelle :
« Pour assurer la durabilité, l’IICEM a demandé aux agriculteurs de conserver suffisamment de leurs récoltes pour financer les futures saisons de plantation. »

Des coffres de la banque aux coffres de la banque (avec bénéfice), voilà l’avenir de la population malienne travailleuse, si elle ne reprend pas le fil de son histoire du temps de Modibo Keïta (1960-1968).


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