Les hérauts du risque managérial

Dans son rapport de 2008 sur l’organisation de l’hôpital public, le professeur Guy Vallancien (photographie jointe) écrivait :
« In fine, la gouvernance hospitalière reste bloquée sur une pierre, les pieds mouillés au milieu du gué, incapable de choisir entre les habitudes administratives protectrices et le vrai risque managérial. »

Ce qui est une autre façon de dire l’opposition entre le code de la santé publique et le code du commerce, et la nécessité de s’orienter désormais dans la direction des méthodes qui caractérisent le second.

Tout de même, ce langage (« le vrai risque managérial ») nous laisse quelque peu perplexes… Perplexité qui se reproduit à la lecture de cette série de questions :
« Combien d’hôpitaux ont-ils développé une comptabilité analytique précise qui les aide dans la gestion au quotidien ? Combien savent calculer ce que leur coûte réellement une heure d’occupation de salle d’opération ? Combien peuvent comparer leur prix dans une démarche de benchmark intelligente ? Combien enfin, connaissent-ils réellement leurs parts de marché ? »  (page 8 du même document)

La grande question qui se pose à cet endroit est celle-ci :
« L’hôpital, une entreprise différente des autres ? »  (page 11) 

La réponse du professeur Vallancien est sans la moindre ambiguïté :
« Un établissement de soins est bien une entreprise de services et c’est même la plus belle d’entre elles, dont 70 à 90% des charges correspondent selon le type d’hôpital aux salaires des personnels, tous métiers confondus, soignants, administratifs, logistiques et techniques. » (page 11)

Il semblerait d’ailleurs s’agir d’une entreprise potentiellement… capitaliste. En effet, Guy Vallancien y insiste, hôpital public ou pas :
« L’entreprise doit vivre avec ses ressources propres et si son chiffre d’affaires annuel permet de dégager un bénéfice, elle doit le réinvestir dans l’amélioration de ses prestations et dans une participation aux résultats de ses personnels et de ses éventuels actionnaires. »

Voilà donc ce qui pend au nez de nos hôpitaux publics : l’entrée dans l’univers du risque managérial.

Or, en présence d’une telle masse salariale (70 à 90% des charges), et s’il s’agit d’entrer effectivement dans les délicates voies de l’exploitation des uns par les autres, comment résister à la tentation de séparer les motivations des uns et des autres pour les activer de façon nettement différenciée ? Voici, alors, que Guy Vallancien nous propose de faire le tri entre :
« 1. La motivation à agir des dirigeants qui doivent réussir à faire vivre leur entreprise de façon autonome et prospère et en retour recevoir un bénéfice à la hauteur de leurs responsabilités et de leur bilan.
2. La motivation à agir des employés de l’établissement, médecin y compris, qui dépend de 3 facteurs : Les conditions de travail, la participation à un projet d’équipe et d’établissement, la reconnaissance financière. »    (page 14)

Et, sans même nous souffler le moindre mot à propos de l’éventuelle évolution du système de soins, le gentil professeur nous assène très tranquillement ce mirifique résultat d’un risque managérial assumé ailleurs, et dans ce même domaine de l’hospitalisation publique :
« Le CHU de Liège, 885 lits et un budget annuel de 350 millions d’euros a révisé sa gouvernance comme les autres hôpitaux publics du pays il y a 15 ans quand le système hospitalier public était au bord du gouffre. Bilan en 1993 : déficit budgétaire de 30 millions, en 2007 le CHU avait accumulé 140 millions d’euros de trésor pour investir.
Environ 10 millions à 15 millions d’euros de bénéfices sont réalisés par an dont une partie est reversée aux médecins et aux personnels pour soit investir dans des matériels, soit obtenir des postes supplémentaires ainsi que pour améliorer les revenus des praticiens qui sont tous salariés.
Le résultat par médecin varie entre 10.000 et 20.000 euros/an soit un 13ème mois ou plus. »

Bien sûr, ce qui retiendra l’attention des investisseurs, ce ne sont pas les rémunérations, pas même celles des praticiens les plus chevronnés, ce sont les 140 millions d’euros du « trésor pour investir ». Devant un tel « miracle », les hôpitaux publics français n’auraient pas tort de se tenir sur leur garde… 

Michel J. Cuny


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