Comme au théâtre!…

C’est d’abord en se tranchant la gorge, que Jean Moulin nous a enseigné ce que ne pas signer veut dire pour un moi réticent… Il n’a plus qu’à en mourir.

Mais Jean Moulin ne pouvait tout de même pas porter, à lui tout seul, l’indignité de la France. Il le savait pertinemment. Du moins l’a-t-il vraiment su lorsqu’au petit matin, il s’est découvert survivant.

Survivant, et donc toujours aussi têtu, c’est-à-dire armé d’un moi qui lui paraît désormais à toute épreuve, puisque l’épreuve du sang est désormais faite, à preuve ce que les Allemands sont bien obligés d’en constater :
« Ils ne se sont aperçus de rien, au premier abord. Puis, tout à coup, je les vois s’agiter, affolés de la vision qu’ils ont eue de cet homme, aux passementeries brillantes, qui les regarde, debout, couvert de sang, un trou béant à la gorge… »

Pour celles et ceux qui sont quelque peu rompu(e)s à la problématique du stade du miroir, sur laquelle il ne m’est pas permis ici d’anticiper, le récit de Jean Moulin est admirable : c’est bien lui qui se voit alors dans le miroir, et debout, et sanglant, et béant du faux-col, et l’oeil – comment l’oeil ? fixe ? déterminé ? hagard ? ou quoi ? C’est donc bien lui qui fait tout le travail de mise en scène et d’expérimentation du résultat… Et c’est lui, ensuite, qui écrira, faute, alors, d’avoir eu à parler… pour nous dire, à nous, ce que nous ne sommes absolument pas décidés à entendre : qu’un peuple souverain, ça ne plie pas.

Au surplus, qui ne voit pas qu’à cet instant même, Jean Moulin « se voit » représenter la France, et non pas dans sa façade patriotique ou nationale, mais à l’avant des troupes françaises noires dont il se borne à défendre l’honneur bafoué par les nazis. Que tout cela est donc loin de nous… embarrassé(e)s que nous sommes de notre moi reformaté de jour en jour par des images très exactement faites pour cela…

Apparemment très en colère au moment où il termine sa lettre à Ferdinand Alquié, lettre dont je rappelle qu’elle date d’un peu plus de dix ans avant la scène vécue par Jean Moulin et que nous venons de décrire, Jacques Lacan nous laisse, nous aussi, en plan devant nos petitesses :
« Ils tiennent enfin cette « liberté » pour quoi ils luttent depuis des siècles. Mais ils ne nous montrent plus que des visages vides d’amants séparés de soi-même – ou stupides du visage découvert de l’aimée. »

Echapper au Barnum du moi ?… Refuser le chiffrage qu’il offre aux « zélites » ?
« Combien y en aura-il parmi nous qui sauront s’exécuter. Vous ne devez plus être – avant tout – que des masques. Numérotez-vous. »

Et ils et elles ont voté !… De sorte qu’aussitôt après on les additionne, et cela fait toujours… zéro.

Michel J. Cuny

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