La dialectique de l’amour et du moi

Le moi ?

Je le prends tel qu’il est chez Jacques Lacan :
« Ce qui correspond au moi, c’est ce que j’appelle parfois la somme des préjugés que comporte tout savoir, et que traîne chacun de nous, individuellement. Il s’agit de quelque chose qui inclut ce que nous savons ou croyons savoir – car savoir est toujours par quelque côté croire savoir. »

Impliqué, à sa façon, dans et par un savoir, le moi ne trouve cependant pas le répertoire de ses pseudo-connaissances dans un processus intellectuel défaillant, ni même dans quelque processus intellectuel que ce soit. En effet, les (pré)jugés qui le caractérisent ne peuvent jamais franchir la barrière qui semble les séparer d’un “jugement correct”. Ils interviennent dans un registre spécifique dont Lacan nous indique qu’il le reprend des mains de l’inventeur de la psychanalyse :
« Freud écrit que le moi est fait de la succession de ses identifications avec les objets aimés qui lui ont permis de prendre sa forme. Le moi, c’est un objet fait comme un oignon, on pourrait le peler, et on trouverait les identifications successives qui l’ont constitué. »

Et voilà donc que l’amour s’en mêle dès le début… avant même un certain début. Ce qui ne pourra pas rester sans conséquence quand viendra le temps de ce que, pour ma part, j’appelle la “saison des amours”, puisque, de façon plus générale, et comme Lacan l’exprime :
« C’est ça, l’amour. C’est son propre moi qu’on aime dans l’amour, son propre moi réalisé au niveau imaginaire » et à partir d’identifications désormais inconscientes.

Or, l’amour, rassurons-nous (inquiétons-nous !), c’est encore autre chose. Si la part bâtarde de son royaume s’établit effectivement dans le registre imaginaire (j’y reviendrai bientôt), il n’en lance pas moins tous les ponts possibles de cet autre côté déjà souligné, chez le père fondateur, par son disciple le plus authentique :
« L’amour rouvre la porte – comme l’écrit Freud, qui n’y va pas avec le dos de la cuillère – à la perfection

N’est-ce pas décidément le lieu de s’en inquiéter : y aurait-il des… amateurs ?

L’amour ?

S’il faut donc en croire Jacques Lacan, dans l’une de ses formes, l’amour paraît exiger du moi qu’il se “suicide”. Agissant ainsi, cette forme d’amour ne ferait d’ailleurs que s’en prendre à un passé qu’elle partage avec le moi puisque, comme le même auteur l’affirme à partir du père fondateur :
« Il y a d’abord, dans le champ de la fixation amoureuse, de la Verliebtheit, le type narcissique. Il est fixé par ceci, qu’on aime – premièrement, ce qu’on est soi-même, c’est-à-dire, Freud le précise entre parenthèses, soi-même – deuxièmement, ce qu’on a été – troisièmement, ce qu’on voudrait être – quatrièmement, la personne qui a été une partie de son propre moi. C’est le Narzismustypus. »

Dans sa façon de se saisir de ses “objets”, cet amour-là fait aussitôt voir qu’il ne sait s’agripper à rien d’autre qu’à la façade en quoi consiste l’imaginaire. Mais il est aussi comme un moi-soleil au milieu du festival des “moi” environnants : il projette sur chacun de ses satellites toute la lumière au piège de laquelle il viendra lui-même se faire papillon jusqu’à s’y brûler les ailes dans un suicide (imaginaire) qui ne sera décidément pas le bon, même s’il est – et de très loin – le plus courant.
Pour en finir avec cette forme de moi-amour, remarquons encore que c’est, à la fois, le passé, le présent et le futur qui peuvent trouver à s’y agiter… comme cela se vérifie dans le plus ordinaire des commérages.

Et venons-en à la seconde forme imaginaire de l’amour ainsi que Lacan nous la livre d’après Freud :
« L’Anlehnungstypus n’est pas moins imaginaire, car il est fondé aussi sur un renverse-ment d’identification. Le sujet se repère alors sur une situation primitive. Ce qu’il aime, c’est la femme qui nourrit et l’homme qui protège. »

Dans cette version, comme on le constate, il y a tout de même un fond de vérité à ce qui, ensuite – et en raison du renversement imaginaire – peut en venir à parcourir l’ensemble des registres de l’illusion.

Ceci dit, avancer cette problématique d’un éventuel “suicide” de (son) moi au bénéfice de l’amour (mais, alors, de quel amour ?… puisque nous ne tenons pas le bon), serait-ce vraiment s’engager à perdre à la fois ses illusions et la garantie tout simplement vitale de ses intérêts autant matériels que physiologiques? S’agirait-il, pour le dire avec le plus grand sérieux, de se risquer à vivre d’amour et d’eau fraîche ?

Michel J. Cuny

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